Origine et histoire de l'Abbaye aux Hommes
L'abbaye aux Hommes, ou abbaye Saint-Étienne de Caen, est l’un des deux grands monastères fondés par Guillaume de Normandie et dédiée à saint Étienne. L'ensemble architectural s'étend du XIe au XVIIIe siècle : l'église Saint-Étienne date de la seconde moitié du XIe siècle et des XIIe‑XIVe siècles, la porte monumentale et la tour dite de Guillaume appartiennent pour l'essentiel aux XIIe‑XIVe siècles, et des parties du cloître et des bâtiments conventuels relèvent des XIVe et XVIIIe siècles. Située à l'ouest du centre ancien de Caen, l'abbaye a donné son nom au quartier du Bourg-l'Abbé.
Fondée par Guillaume pour des motifs à la fois religieux et politiques, l'abbaye fut placée sous la règle de saint Benoît et confiée à Lanfranc, qui assura la conduite du chantier avant d'être nommé archevêque de Cantorbéry. La construction, rapide grâce aux ressources venues aussi bien de Normandie que d'Angleterre, se déroule entre 1065 et 1083, et la consécration solennelle est attestée par les chroniques. Le fondateur et sa femme firent d'importantes donations qui dotèrent durablement la maison et lui permirent d'exercer des fonctions seigneuriales et judiciaires sur de nombreux domaines; l'abbaye bénéficia également d'une exemption pontificale et dépendait directement du pape.
L'église abbatiale, où Guillaume le Conquérant fut inhumé, reçoit plusieurs dédicaces et abrite des reliques de saint Étienne ; l'épitaphe conservée rappelle que « Ici a été enterré Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d'Angleterre, fondateur de cette maison ». Au cours du Moyen Âge l'abbaye accroît son patrimoine, fait reconstruire le chœur en style gothique, ajoute des chapelles et des flèches sur les tours et voit l'édification du palais ducal et d'autres bâtiments conventuels.
La guerre de Cent Ans place l'abbaye au cœur des combats : pillée et ensuite fortifiée, elle sert de quartier général aux armées et subit des démolitions et des pertes de droits, particulièrement lors de l'occupation anglaise. À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance apparaissent des conflits internes et la commende, instituée au XVIe siècle, conduit à un affaiblissement de la vie monastique. Les guerres de Religion infligent de graves dégâts : l'église est pillée, des tombeaux sont profanés et les moines connaissent des périodes de dispersion et de ruine du bâti.
Le renouveau intervient avec l'arrivée des Mauristes en 1663 : ils redressent la discipline et entreprennent, de 1704 à 1764, une reconstruction importante des bâtiments conventuels dans un style classique unifié, réalisée notamment par Guillaume de La Tremblaye puis dom Miserey, et aménagent de vastes jardins. Au XVIIIe siècle l'abbaye est également intégrée au tissu urbain par des percées et des lotissements qui modifient l'espace du Bourg-l'Abbé et étendent les jardins jusqu'à la nouvelle place.
La Révolution entraîne la confiscation des biens, le départ des moines et l'affectation des locaux à des administrations ; l'abbatiale devient église paroissiale et les bâtiments conventuels accueillent successivement des services publics et un lycée impérial, fondé en 1804. Au XIXe et au XXe siècle les aménagements liés à l'usage scolaire et universitaire modifient des espaces intérieurs tout en conduisant à des campagnes de restauration et de protection : l'église est classée sur la liste de 1840, les bâtiments conventuels et la salle des Gardes sont classés en 1911, et d'autres éléments sont inscrits dans les années 1920.
Pendant la Seconde Guerre mondiale l'abbaye, transformée en lycée, est impliquée dans des événements tragiques — des arrestations et déportations y sont organisées en 1942 — puis sert de centre d'accueil, d'hôpital complémentaire et d'abri durant la bataille de Caen. Après-guerre, la municipalité installe progressivement ses services dans l'ancien ensemble monastique : le nouveau lycée ouvre en 1961 et l'hôtel de ville investit les bâtiments de l'abbaye, dont les jardins à la française ont été restitués en 1964 ; la première réunion du conseil municipal dans la salle capitulaire a lieu en 1965.
Sur le plan architectural, l'abbatiale est un exemple majeur de roman normand influencé par l'art lombard, avec alternance des piles, vastes tribunes, articulation en doubles travées, déambulatoire, massif à deux tours et voûtement sexpartite ; son modèle a notamment pesé sur des réalisations anglaises comme Winchester, Ely, Peterborough ou Durham. Les bâtiments conventuels mauristes, construits en pierre de Caen, respectent la distribution bénédictine autour d'un cloître toscan à arcades en plein cintre, voûtements et galeries fermées ; le cloître actuel, édifié au XVIIIe siècle, est rythmé par des travées aux chapiteaux doriques et abrite un jardin reconstitué.
Parmi les autres éléments remarquables, la salle des Gardes (XIVe siècle), restaurée à la fin du XXe siècle, sert aujourd'hui de salle de délibération du conseil municipal, le palais ducal conserve des vestiges gothiques et a été restauré pour accueillir des expositions et l'artothèque, et plusieurs vestiges des fortifications du XIVe siècle, dont la tour dite de Guillaume, subsistent et sont protégés. L'ensemble de l'abbaye aux Hommes constitue ainsi un ensemble cohérent, riche d'une histoire politique, religieuse et urbaine profondément liée à celle de Caen.