Origine et histoire de l'Abbaye
L'abbaye Saint-Sauveur de Charroux, fondée entre 784 et 785 par le comte Roger de Limoges et son épouse Euphrasie d'Auvergne sous la protection de Charlemagne, devint rapidement un centre religieux et culturel majeur. Dotée de reliques prestigieuses comme un fragment de la Vraie Croix et le Saint Prépuce, elle attira pèlerins et dignitaires, accueillant même quatre conciles, dont celui de 989 qui instaura la Paix de Dieu. Son abbé exerçait un pouvoir politique notable, et l'abbaye posséda jusqu'à 96 églises dans 16 diocèses à son apogée, aux XIe–XIIe siècles.
Au Moyen Âge, l'abbaye connut splendeur et malheurs : reconstruite après des incendies répétés (1028, 1047, 1048), elle adopta un plan architectural innovant avec une rotonde inspirée du Saint-Sépulcre de Jérusalem, une nef de 114 mètres, et une tour-lanterne octogonale de 37 mètres. Le pape Urbain II y consacra un autel en 1096 et garantit ses droits face aux comtes et évêques. Les rois de France et d'Angleterre, comme Philippe Ier et Henri Ier, y séjournèrent, renforçant son prestige.
Le déclin débuta avec la guerre de Cent Ans : pillages, désertion des moines (3 en 1422), et destruction partielle. Malgré une restauration au XVe siècle sous l'abbé Jean Chaperon, la commende au XVIe siècle accéléra sa décadence. Vendu comme bien national en 1796, le site fut en partie démantelé comme carrière. Sauvée in extremis par des érudits comme Prosper Mérimée, la tour-lanterne fut classée en 1846, suivie des vestiges en 1945–1950.
L'architecture de Charroux mêle roman poitevin (rotonde, cryptes, chapiteaux à feuilles grasses) et gothique (portail de 1269, salle capitulaire du XIIIe siècle). La tour octogonale, cœur de l'abbatiale, symbolise la Jérusalem céleste, tandis que le portail gothique, aujourd’hui fragmentaire, illustrait le Jugement Dernier avec un réalisme remarquable. Les sculptures, comme les chapiteaux aux lions ou les vierges sages et folles, témoignent d’un artisanat d’exception, lié aux ateliers poitevins et limousins.
Les reliques jouèrent un rôle central dans le rayonnement de Charroux. Outre la Vraie Croix offerte par Charlemagne, les moines inventèrent au XIe siècle la Sainte Vertu (identifiée plus tard au Saint Prépuce), accompagnée de sang frais lors des ostensions. Ces reliques, portées en procession tous les sept ans (dernière en 2023), attirèrent des foules de pèlerins, notamment sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Leur trésor, incluant un reliquaire aux armes de Blanche de Castille, fut en partie volé ou fondu après les guerres de Religion.
Aujourd’hui, il ne subsiste que des vestiges classés : la tour-lanterne, des chapiteaux romans, des fragments du portail gothique (37 statues conservées dans la salle capitulaire), et des bâtiments monastiques partiels. Les fouilles (1946–1953) ont révélé le plan original de l’abbatiale, avec sa nef à collatéraux, son chœur réservé aux moines, et sa crypte abritant les reliques. Le site, propriété de l’État et de particuliers, reste un témoignage exceptionnel de l’art roman et de la puissance monastique médiévale.