Origine et histoire de l'Abbaye
L’abbaye Notre-Dame de Ganagobie, fondée au Xe siècle comme prieuré clunisien, est un joyau de l’art roman provençal. Implantée sur un plateau escarpé surplombant la Durance, elle fut un lieu stratégique sur la voie Domitienne, reliant l’Espagne à Rome dès l’Antiquité. Son église, construite au XIIe siècle, abrite un pavement de mosaïques polychromes (1120-1130) sans équivalent en France, représentant une faune et une flore fantastiques, ainsi que des symboles des quatre éléments. Ces mosaïques, restaurées entre 1975 et 1986, couvraient initialement 82 m2 avant leur destruction partielle au XVIe siècle et sous la Révolution.
Le prieuré, donné à Cluny en 965 par l’évêque de Sisteron, connut une prospérité liée aux dons des comtes de Forcalquier aux XIIe-XIIIe siècles. Saccagé pendant les guerres de Religion (1562), il déclina jusqu’à sa sécularisation en 1788. Vendue comme bien national en 1791, l’abbaye fut partiellement détruite en 1794, perdant ses transepts et son chœur. Au XIXe siècle, les bénédictins de Marseille entreprirent sa restauration, découvrant les mosaïques en 1898. Après un exil en Italie (1901), la communauté revint en 1922, assurant une présence monastique permanente.
En 1992, la communauté bénédictine Sainte-Madeleine de Marseille, précédemment installée à Hautecombe, s’y établit définitivement. Les moines, aujourd’hui une dizaine, vivent selon la règle de saint Benoît, célébrant la messe en grégorien et produisant des cosmétiques à base d’huiles essentielles. L’abbaye, reconstruite en respectant les fouilles archéologiques (1974-1992), allie vie contemplative et accueil de retraitants. Son cloître roman (XIIe siècle), unique dans les Alpes-de-Haute-Provence, et sa bibliothèque de 100 000 ouvrages creusée dans la roche, témoignent de son rayonnement culturel et spirituel.
La façade de l’église, sobre et atypique pour l’art roman provençal, présente un portail orné d’un tympan du XIe siècle représentant le Christ en majesté entouré du Tétramorphe. Les vitraux contemporains, créés par le père Kim En Joong (2006), remplacent ceux détruits pendant la Révolution. Le plateau de Ganagobie, accessible depuis 1953 par une route goudronnée, offre aussi des vestiges archéologiques : sarcophages médiévaux, carrière de meules, et une vue panoramique sur la vallée de la Durance.
Les mosaïques, chef-d’œuvre roman, furent commandées par le prieur Bertrand (XIIe siècle) et réalisées avec des matériaux locaux et des marbres récupérés. Leur restauration (1986), menée par la SOCRA, utilisa des techniques innovantes (démontage en caissons, consolidation par résine) pour préserver leur intégrité. Ces mosaïques, comparables à celles de la basilique de Murano (Italie), évoquent des tapis orientaux par leurs motifs et leurs trois couleurs dominantes : rouge (grès), blanc (marbre), et noir (calcaire).
Aujourd’hui, l’abbaye, affiliée à la congrégation de Solesmes, accueille des visiteurs pour des retraites spirituelles ou des visites guidées. Les femmes et les hommes sont reçus séparément pour les repas, dans le respect de la tradition monastique. Les offices, chantés en grégorien et en français, rythment la vie communautaire. Le « baume du pèlerin », un produit artisanal des moines, et les activités du Centre Entreprises de Ganagobie (créé en 1991) illustrent l’adaptation du monastère à la modernité, tout en préservant son héritage médiéval.