Origine et histoire
L'abbaye Notre-Dame de l'Eau, fondée en 1226 par Élisabeth Ire, comtesse de Chartres, et son époux Jean de Montmirail, était une abbaye cistercienne féminine. Installée sur un fief nommé Pentoison dans la paroisse de Ver-lès-Chartres, elle fut dotée de terres, de revenus et de droits de justice par ses fondateurs. Dès sa création, elle fut placée sous la protection de l’évêque de Chartres et affiliée à l’ordre de Cîteaux, bien que l’établissement d’origine des religieuses reste inconnu.
Au cours du XIIIe siècle, l’abbaye se développa grâce à des dons de nobles locaux, comme Jean Ier de Châtillon et Pierre II d’Alençon. Cependant, la Guerre de Cent Ans (XIVe siècle) força les religieuses à se réfugier à Chartres, où elles subirent des conflits avec le chapitre cathédral. Leur retour en 1361 révéla une abbaye dévastée, nécessitant une reconstruction longue et coûteuse, achevée seulement en 1530 pour l’église abbatiale, consacrée en 1534. Les guerres de Religion au XVIe siècle entraînèrent une nouvelle destruction, suivie d’une restauration terminée en 1603.
L’abbaye fut vendue comme bien national en 1793 après la Révolution française. Les religieuses, expulsées en 1792, se dispersèrent, et les bâtiments furent en partie démantelés par l’acquéreur, le négociant Gosset. Aujourd’hui, il ne subsiste que des vestiges du XIIIe siècle (porte d’entrée, aile orientale du cloître) et le palais abbatial du XVIIIe siècle, classés Monuments Historiques en 2014. L’abbaye reste une propriété privée, témoin silencieux de huit siècles d’histoire religieuse et sociale.
L’organisation de l’abbaye reposait sur une abbesse, souvent issue de la noblesse, assistée de dignitaires comme la prieure ou la cellérière. Les religieuses, divisées en professes (issues de l’aristocratie) et converses (chargées des travaux manuels), vivaient selon la règle cistercienne. L’abbaye accueillait aussi des pensionnaires, des écolières, et des données (laïques aidant les converses). Deux chapelains assuraient les offices religieux. Les revenus provenaient de fermes, de moulins (comme celui de La Fosse, acquis en 1236), et de vignes, exploités par des fermiers sous contrats stricts.
L’église abbatiale, dédiée à la Vierge Marie, servait à la fois aux religieuses et aux paroissiens des hameaux voisins. Elle abritait des reliques, dont une tête de saint Clément offerte en 1714, et servait de nécropole pour les religieuses et les seigneurs locaux, comme les Brilhac de Tachainville. Détruite après la Révolution, elle fut fouillée en 1900, révélant des fondations, des tombes et des objets liturgiques (calices, chasubles). Son mobilier, comme les boiseries Renaissance, fut en partie transféré à l’église de Fontenay-sur-Eure.
Les bâtiments conventuels s’organisaient autour d’un cloître du XIIIe siècle, avec une salle capitulaire, un réfectoire, et un dortoir. Le palais abbatial, construit en 1740 par l’abbesse Denise-Françoise des Moustiers, abritait ses appartements et ceux de ses invités. Une ferme intégrée à l’enceinte, séparée par un mur, assurait l’autosuffisance alimentaire. Le canal du Boisseau, creusé au XVIIe siècle, alimentait l’abbaye en eau. Les dépendances extérieures incluaient des moulins (La Fosse, Boisseau), des fermes (Ermenonville, Rosay), et des vignes à Luisant, exploitées jusqu’à la Révolution.
La vie quotidienne était rythmée par les offices religieux, le travail manuel (pour les converses), et la gestion des domaines. Les religieuses, vêtues de blanc avec un scapulaire écarlate, suivaient une règle stricte de silence et de prière. L’abbaye jouait aussi un rôle social, accueillant des malades, des veuves en retraite, et éduquant des jeunes filles de familles nobles. Les conflits avec les seigneurs voisins (comme Robert de Chartres en 1294) ou les difficultés financières (notamment après les guerres) marquèrent son histoire, reflétant les tensions entre pouvoir religieux et laïc.
Les vestiges actuels se limitent à la porte d’entrée fortifiée (XIIIe siècle), une partie du bâtiment des religieuses (salle capitulaire et dortoir), et le palais abbatial (XVIIIe siècle). Ces éléments, classés en 2014, rappellent l’importance passée de l’abbaye, aujourd’hui réduite à une propriété privée. Les fouilles et études récentes (comme celles de l’archéologue Franck Tournadre en 2011) ont permis de mieux comprendre son architecture et son organisation spatiale, malgré la disparition de la plupart des bâtiments après la Révolution.