Origine et histoire de l'Abbaye de l'Eau
L'abbaye cistercienne Notre‑Dame de l'Eau, située sur la commune actuelle de Ver‑lès‑Chartres (Eure‑et‑Loir), a été fondée au XIIIe siècle et dédiée aux religieuses de la filiation de Cîteaux. Elle fut établie en avril 1226 par Élisabeth Ire, comtesse de Chartres, et son époux Jean de Montmirail, après l'achat l'année précédente de terres à Pentoison, et reçut dès l'origine le titre d'abbaye ainsi que la juridiction spirituelle et temporelle sur son territoire. La fondatrice dota la maison et, dès 1226, un économe fut nommé et la construction de l'église abbatiale commencée ; en 1229 les biens acquis auprès de Nicolas, maire de Saint‑Père, permirent d'étendre les bâtiments jusqu'à la rivière, d'où le nom de l'établissement, « de l'Eau ». Au cours du XIIIe siècle l'abbaye se développa grâce à de nouveaux dons, mentionnés notamment en 1248, 1256 et 1282. Durant la guerre de Cent Ans les religieuses se réfugièrent à Chartres ; le chapitre cathédral s'opposa à l'érection d'une chapelle là‑bas, fit enlever une cloche et détruire le clocher, et l'abbesse dut obtenir par soumission la conservation d'un simple oratoire. Après le traité de Brétigny, les religieuses retrouvèrent l'abbaye mise à sac et connurent de graves difficultés financières, multipliant procédures et condamnations de débiteurs ; ces difficultés retardèrent la restauration complète de l'église, achevée seulement en 1530 et consacrée en 1534. L'abbaye fut de nouveau détruite lors des guerres de Religion en 1568 ; les réparations furent ordonnées la même année, le culte repris en 1583 et l'ensemble restauré et béni en 1603. Au début du XVIIe siècle l'application stricte de la clôture imposée par le concile de Trente posa encore des difficultés et donna lieu à des remontrances. Un orage du 13 juillet 1788 causa de graves dommages aux bâtiments claustraux et entraîna un emprunt important pour réparer les dégâts. Pendant la Révolution l'abbaye fut déclarée bien national, un inventaire fut dressé le 23 juin 1790 et les biens furent progressivement mis en régie et vendus ; la communauté fut dissoute le 22 juillet 1792 et les dernières religieuses quittèrent les lieux le 26 septembre 1792. Les bâtiments conventuels furent adjugés aux enchères le 23 septembre 1793 à un négociant, Gosset, qui démantela une grande partie de l'ensemble et fit démolir l'église abbatiale ; la propriété passa ensuite entre diverses mains au XIXe siècle et demeure aujourd'hui une propriété privée. De l'ancienne abbaye subsistent la partie orientale du bâtiment des religieuses et la porte d'entrée du XIIIe siècle, ainsi que le palais de l'abbesse du XVIIIe siècle ; les vestiges datés du XIIIe siècle ont été inscrits au titre des Monuments historiques le 28 janvier 2014. Située à environ cinq kilomètres au sud de Chartres, l'abbaye était autrefois délimitée par un long mur de clôture, la rivière Eure et des haies, et desservie au sud par le canal du Boisseau creusé au XVIIe siècle ; le plan de 1792 montre le cloître médiéval entouré du bâtiment des religieuses, de l'église, des constructions claustrales et du palais abbatial, la ferme étant accolée à l'ouest et séparée par un mur lors des ventes révolutionnaires. Le portail d'entrée, étudié par F. Tournadre, est double : une grande ouverture ogivale pour le passage des véhicules et une entrée piétonne, la partie basse remontant au deuxième tiers du XIIIe siècle et l'ensemble présentant un caractère massif et défensif. Le bâtiment des religieuses, largement daté du deuxième tiers du XIIIe siècle selon les relevés archéologiques de 2011, présente sur ses façades des paires de fenêtres ogivales géminées séparées par des colonnettes et des chapiteaux, et abritait le chapitre, la bibliothèque — qui comptait 420 volumes lors de l'inventaire de 1790 — le dortoir, l'infirmerie, une chapelle des morts et un lavatorium. L'église abbatiale, dont la construction commença en 1226 et qui était dédiée à la Vierge, comprenait une nef réservée aux fidèles des hameaux voisins et un chœur cloîtré pour les religieuses, séparés par un mur de refend muni de grilles ; l'abbé Guillon a restitué des dimensions et l'absence de transept, et des fouilles en 1900 ont mis au jour fondations, dallages, sépultures, une piscine et de nombreux vestiges brûlés, clous et fragments de verrières. L'inventaire de 1790 décrit le mobilier liturgique et la sacristie, qui renfermaient entre autres un maître‑autel en marbre, des autels collatéraux, un orgue, des objets d'orfèvrerie et des reliquaires, et l'église servait de nécropole aux religieuses et à quelques seigneurs. Parmi les autres constructions figuraient la Maison des Dames du Chœur dite Petite abbaye, aujourd'hui disparue, un caveau, une ferme claustrale composée de bâtiments agricoles et de dépendances, et hors des murs de nombreuses propriétés exploitées par l'abbaye — fermes, moulins, vignes et maisons en ville — qui furent progressivement aliénées à la Révolution. L'organisation monastique reposait sur l'abbesse, attestée dès 1228 et, à partir de 1540, nommée par le roi ; elle recevait les religieuses, choisissait la coadjutrice, administrait les biens et exerçait les droits de justice, secondée par la prieure (ou coadjutrice) et la cellérière parmi d'autres dignitaires. La communauté se composait de professes — appelées dames du Chœur — et de converses, les effectifs variant selon les époques ; un règlement interne et des dotations accompagnaient les entrées, l'abbaye accueillait aussi pensionnaires, malades et une école de jeunes filles, et deux chapelains étaient attachés au service liturgique. Les habits, décrits par l'abbé Guillon, respectaient la tradition cistercienne avec un vêtement blanc, un scapulaire, un manteau pour l'office et un voile noir cérémoniel.