Origine et histoire de l'Abbaye de Mortemer
L'abbaye Notre-Dame de Mortemer, fondée en 1134, est située dans l'Eure entre Lyons-la-Forêt et Lisors, dans la vallée du Fouillebroc. Elle fut la première abbaye cistercienne de Normandie. Son nom, issu du latin « Mortum-mare », renvoie à la topographie locale et au sens ancien du suffixe -mer (« plan d'eau »). Une chronique rédigée sous l'abbatiat de Guillaume Tholomée à la fin du XIIe siècle documente la fondation et la vie des abbés jusqu'en 1205. Avant Mortemer, Robert de Candos avait fondé en 1130 le monastère de Beaumont-le-Perreux dont la communauté se transféra sur le site de Mortemer en 1134 ; Henri Ier fit édifier les premiers bâtiments et dota l'abbaye d'une grange dans la lande de Beauficel. En 1137 l'archevêque de Rouen affilia Mortemer à l'ordre de Cîteaux, sous la dépendance de l'abbaye d'Ourscamp. Les constructions majeures — église, cloître, salle capitulaire et dortoir — s'étendent entre 1154 et 1209, avec des remaniements au XIIIe siècle. L'église abbatiale, aujourd'hui en ruine, mesurait environ 87 mètres de long sur 26 mètres de large ; elle comprenait une nef à trois vaisseaux sur huit travées, un transept et un chœur doté de sept chapelles rayonnantes. Les matériaux utilisés étaient modestes : silex noyé dans du mortier avec parement en pierre de Vernon, tuiles pour la toiture et clocher en bois couvert de plomb ; l'ornementation restait sobre, conforme à l'idéal cistercien. Le cloître primitif a presque disparu : seule la galerie nord actuelle est d'époque tardive (XVIIIe siècle), tandis que des traces du plan ancien subsistent sur les façades. Le dortoir, la salle capitulaire et la sacristie sont partiellement conservés ; le cellier voûté et d'autres substructions ont été dégagés lors de fouilles. Le colombier, remanié au XVIIe siècle, conserve des maçonneries du XIIe siècle et témoigne du privilège seigneurial du droit de colombier. La porterie, les bâtiments de la ferme et le grand logis du XVIIe siècle complétaient l'ensemble ; ce grand logis abrite aujourd'hui le musée de l'abbaye. À son apogée médiévale, Mortemer possédait de nombreuses granges, fiefs, églises et moulins dans la région, ainsi que des maisons à Rouen, Beauvais et Paris, ce qui atteste de son rayonnement économique. L'abbaye conserva son importance jusque tard au Moyen Âge ; parmi ses moines, Philippe d'Alcripe est l'auteur connu d'un traité intitulé La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité. À partir de 1543, l'abbaye passa sous le régime de la commende et souffrit d'une mauvaise administration qui entraîna son déclin et des dégradations structurelles. En 1791 l'abbaye fut officiellement désaffectée et son mobilier dispersé dans les églises voisines ; l'ensemble fut vendu comme bien national. Des pierres de taille et des éléments des bâtiments furent retirés pour la construction locale, puis le site fut exploité comme carrière à partir de 1808. L'abbaye connut plusieurs ventes successives jusqu'à l'acquisition par l'Association de l'abbaye de Mortemer en 1985, qui a engagé sa mise en valeur et la création d'un musée. Les bâtiments d'origine ont été classés au titre des monuments historiques le 20 décembre 1966 ; la plupart sont en ruine, tandis que le grand logis du XVIIe siècle est en bon état et accueille des expositions et des spectacles. Le site reçoit des visiteurs pour des visites culturelles et propose des parcours guidés, notamment autour du musée et d'un parcours de sculptures retraçant l'histoire des ducs de Normandie. Depuis les années 1980, Mortemer est également associé à de nombreuses légendes et récits de hantises, accentués par la création en 1985 d'un musée des légendes : on y trouve des récits d'apparitions, une mention d'un exorcisme en 1921 et divers témoignages de phénomènes nocturnes. Ces traditions se sont largement diffusées après la mise en avant de la hantise par les propriétaires ; une photographie réputée paranormale a par ailleurs été objet d'une démonstration télévisée attribuant l'effet optique à l'éclairage et aux vestiges architecturaux. Mortemer conserve enfin une présence dans la culture locale et demeure un parc et un musée ouverts au public.