Origine et histoire
L'abbaye du Mont-Saint-Michel, située sur un îlot rocheux en Normandie, trouve ses origines dans une légende du VIIIe siècle. Selon la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis in monte Tumba, saint Aubert, évêque d’Avranches, aurait reçu en 708 l’ordre de l’archange Michel de construire un oratoire sur le « Mont Tombe ». Ce sanctuaire, inspiré du modèle italien du Mont-Gargan, devint un lieu de pèlerinage majeur après l’effondrement de la forêt de Scissy en 709, transformant le mont en île. Les premières constructions, modestes, furent agrandies sous les Carolingiens, mais c’est en 966 que le duc Richard Ier de Normandie remplaça les chanoines par des moines bénédictins, marquant la fondation officielle de l’abbaye.
Au XIe siècle, l’abbaye connut un essor architectural avec la construction de l’église abbatiale romane, soutenue par des cryptes comme Notre-Dame-sous-Terre et les chapelles Saint-Martin et des Trente-Cierges. Les conflits normands et bretons, notamment la rivalité entre Richard II et les ducs de Bretagne, influencèrent son développement. Au XIIe siècle, sous l’abbé Robert de Torigni, le Mont devint un centre intellectuel, traduisant Aristote du grec au latin avant Tolède. La Merveille, chef-d’œuvre gothique (1211-1228) financée par Philippe Auguste après l’incendie de 1204, symbolise cet âge d’or, avec ses trois niveaux (aumônerie, salle des Hôtes, réfectoire) et son cloître aux arcades ajourées.
La guerre de Cent Ans (XIVe-XVe siècles) fit du Mont une forteresse assiégée par les Anglais, résistante grâce à ses remparts et à des figures comme Bertrand du Guesclin ou Louis d’Estouteville. Les attaques bretonnes et anglaises, comme le siège de 1423-1440, renforcèrent son système défensif (tour Perrine, porte du Roi). Après la guerre, le déclin s’amorça avec la commende (1516), transformant partiellement l’abbaye en prison sous Louis XV. La Révolution française en fit une « Bastille des mers », accueillant 14 000 détenus jusqu’en 1863, dont des prisonniers politiques comme Armand Barbès.
Le XIXe siècle marqua un tournant avec des restaurations majeures : Viollet-le-Duc et ses élèves, comme Édouard Corroyer, consolidèrent les structures, tandis que Victor Petitgrand reconstruisit la flèche néogothique (1897), couronnée par la statue de saint Michel d’Emmanuel Frémiet. Classée monument historique en 1862 et inscrite à l’UNESCO en 1979, l’abbaye retrouva une vocation religieuse en 1966 avec des moines bénédictins, puis les Fraternités monastiques de Jérusalem en 2001. Aujourd’hui, elle attire 1,5 million de visiteurs annuels, mêlant patrimoine, spiritualité et tourisme.
L’architecture de l’abbaye reflète ses phases successives : la nef romane (XIe siècle), le chœur gothique (XVe siècle), et la Merveille, exemple unique d’intégration fonctionnelle avec son cloître, son réfectoire aux fenêtres « en accordéon », et son cellier voûté. Les cryptes, comme celle des Gros-Piliers, soutiennent l’édifice, tandis que des éléments défensifs (remparts, tours) témoignent de son rôle stratégique. Les fouilles du XIXe siècle révélèrent Notre-Dame-sous-Terre, chapelle carolingienne légendairement liée à saint Aubert.
Le Mont-Saint-Michel incarne aussi des symboles culturels et religieux. Saint Michel, archange guerrier, y est vénéré depuis le VIIIe siècle, et la statue dorée de 1897 perpétue ce culte. Le site, lié aux chemins de Compostelle (UNESCO, 1998), illustre le rayonnement médiéval de la Normandie. Les restaurations récentes, comme celle du cloître en 2017, préservent ce patrimoine, tandis que des événements (Nocturnes, concerts) animent le lieu. Enfin, le projet de rétablissement du caractère maritime (2005-2015) a redonné au mont son insularité originelle, renforçant son aura mystique et touristique.