Origine et histoire
L'abbaye Saint-Georges de Boscherville trouve ses origines dans un site sacré occupé dès l'époque gallo-romaine. Au Ier siècle, un temple carré en bois y est érigé, remplacé au IIe siècle par un fanum (temple gallo-romain). À l'époque franque, une chapelle funéraire chrétienne est installée dans la cella du fanum, marquant la transition vers un lieu de culte chrétien. Entre le VIIe et le XIe siècle, plusieurs édifices religieux s'y succèdent, préparant l'implantation d'une communauté de chanoines en 1055 par Raoul de Tancarville. La chapelle, devenue trop exiguë, est remplacée par une collégiale dédiée à saint Georges, construite sur l'emplacement du temple antique.
En 1113 ou 1114, Guillaume de Tancarville, chambellan du roi Henri Ier Beauclerc, chasse les chanoines pour fonder l'abbaye bénédictine de Saint-Georges. Les moines, issus de l'abbaye de Saint-Évroult, bénéficient du patronage des Tancarville, qui en font leur nécropole familiale. L'église abbatiale, de style roman, est construite entre le XIIe et le XIIIe siècle, avec des apports gothiques ultérieurs. L'abbé Victor (1157–1211) érige la salle capitulaire, chef-d'œuvre gothique normand, et développe les bâtiments claustraux. L'abbaye connaît son apogée jusqu'au milieu du XIIIe siècle, avant un déclin progressif marqué par des conflits internes et la guerre de Cent Ans.
Les XVIe et XVIIe siècles sont marqués par des destructions et des reconstructions. En 1562, les protestants pillent l'abbaye, incendiant une partie des bâtiments. Les mauristes, arrivés en 1660, restaurent le monastère et construisent un grand logis classique au XVIIe siècle. La Révolution française sonne le glas de l'abbaye : supprimée en 1790, ses bâtiments sont vendus comme biens nationaux, à l'exception de l'église, devenue paroissiale. Au XIXe siècle, des restaurations sauvent la salle capitulaire et l'église, classées monuments historiques dès 1840. Les jardins, redessinés d'après des plans anciens, obtiennent le label Jardin remarquable.
L'architecture de l'abbaye reflète ses multiples strates historiques. L'église, de plan en croix latine, conserve une nef romane voûtée de gothique, un chœur à voûtes d'arêtes et une tour-lanterne culminant à 57 mètres. La salle capitulaire, carrée et dépourvue de contreforts, se distingue par ses chapiteaux sculptés et ses baies romanes à l'ordonnance gothique. Le cloître, aujourd'hui disparu, a laissé des vestiges classés, dont un chapiteau du XIIe siècle conservé au musée de Rouen. Les bâtiments mauristes, en pierre de Saint-Leu, illustrent l'adaptation du monastère aux exigences classiques du XVIIe siècle.
L'abbaye a joué un rôle spirituel et économique majeur en Normandie. Dotée de 28 églises sous son patronage, de prieurés en Angleterre et de droits seigneuriaux (dîmes, forêts, péages), elle accumule un revenu de 10 000 livres au XVIIIe siècle. Son déclin s'accélère avec la commende, où des abbés absents, comme les cardinaux d'Este, négligent la gestion monastique. Malgré les ravages des guerres de Religion et la suppression révolutionnaire, l'abbaye survit comme lieu de mémoire, attirant au XIXe siècle des artistes et écrivains romantiques, tels Taylor, Nodier ou Cotman, qui contribuent à sa renommée.
Aujourd'hui, l'abbaye Saint-Georges de Boscherville est un site protégé, mêlant patrimoine religieux, architectural et paysager. L'église, toujours paroissiale, abrite un orgue historique de 1627, restauré en 1994. Les jardins, reconstruits à partir de plans du XVIIe siècle, offrent un cadre évocateur de la vie monastique passée. Le site, ouvert au public, témoigne de près de deux millénaires d'histoire, du temple gallo-romain à l'abbaye bénédictine, en passant par les transformations mauristes et les restaurations contemporaines.