Origine et histoire de l'Abbaye Saint-Pierre
L’abbaye Saint-Pierre de Senones, située dans la vallée du Rabodeau, trouve ses origines dans une légende liée à Gondelbert, évêque de Sens, vers 640. Une charte d’immunité accordée par Childéric II en 661 confirme son existence précoce sur la Strata Sarmatorum, axe reliant Metz à Schlestadt. Ce lieu religieux, initialement un modeste sanctuaire mérovingien, s’inscrit dans un ban (territoire administratif) remanié sous contrôle épiscopal. Charlemagne y nomme Angelramnus, évêque de Metz, comme abbé vers 768, marquant son statut d’abbaye royale dépendante de l’évêché de Metz.
Entre 770 et 800, des moines bénédictins s’installent près d’un sanctuaire préexistant, mais l’abbaye traverse des périodes de déclin dues à des mœurs corrompues et des pillages (notamment en 894 et lors des invasions hongroises, 912–924). Une renaissance spirituelle survient après 960, inspirée par la réforme de Gorze et portée par l’abbé Allmann. L’abbaye s’enrichit, nécessitant la protection d’un avoué (chevaliers de Langstein, puis maison de Salm), et un village se développe à ses pieds. Au XIIe siècle, l’abbé Antoine de Pavie reconstruit l’abbatiale, ajoutant une rotonde circulaire.
Le XVIIIe siècle marque l’apogée de Senones : Dom Calmet, abbé érudit, supervise une reconstruction totale (sauf le clocher roman) et assemble une bibliothèque de 15 000 ouvrages. L’abbaye, centre intellectuel et architectural, accueille même Voltaire en 1754. Après 1751, Senones devient capitale de la principauté de Salm-Salm. La Révolution française met fin à son rôle religieux en 1793 : les bâtiments, vendus comme biens nationaux, abritent dès 1806 une filature de coton, activité industrielle qui perdure jusqu’en 1993.
Aujourd’hui, l’abbaye conserve des éléments remarquables : le clocher du XIIe siècle, la cage d’escalier ornée par Jean Lamour (fer forgé), et les façades classiques du logis abbatial. Classée monument historique (1983, 2005, 2012), elle abrite désormais un magasin d’usine, l’office de tourisme, et des services publics. Son histoire reflète les mutations religieuses, politiques et économiques de la Lorraine, des Mérovingiens à la Révolution industrielle.
L’abbaye dépendait de l’évêché de Metz et gérait un vaste domaine (vallées du Rabodeau et de la Plaine, Badonvillois), percevant dîmes et loyers. Elle contrôlait plusieurs prieurés (Ménil, Deneuvre, Xures) et cures (Rambervillers, Saint-Hilaire de Metz), témoignant de son influence régionale. La Chronique de Richer, moine de Senones au XIIIe siècle, et les travaux de Dom Calmet restent des sources majeures pour son histoire.