Origine et histoire de l'Abbaye Sainte-Croix
L'abbaye Sainte-Croix de Quimperlé, fondée vers 1040-1050 par le comte de Cornouaille Alain Canhiart et son frère l'évêque Orscand, est l'une des plus puissantes abbayes bénédictines de Bretagne. Bien que la tradition attribue sa fondation à 1029, cette date est probablement une falsification liée à un conflit avec l'abbaye de Redon. L'abbaye, placée sous la protection des comtes puis ducs de Bretagne, accumule rapidement un vaste domaine incluant des prieurés entre Nantes et Concarneau, ainsi que des possessions à Belle-Île-en-Mer. Son premier abbé, Gurloës, mort en 1057, est enterré dans la crypte, où ses reliques font l'objet d'une vénération locale malgré l'opposition du pape Urbain II à son culte officiel.
Au XIe siècle, l'abbaye connaît une période de prospérité sous l'abbatiat de Benoît, fils d'Alain Canhiart, qui restaure l'église et développe son temporel. Les bâtiments restent cependant peu modifiés jusqu'au XVe siècle, à l'exception d'un retable installé à l'entrée ouest en 1476. En 1553, l'abbaye est placée sous le régime de la commende, ce qui entraîne un déclin relatif et un manque d'entretien des bâtiments. La situation s'améliore en 1665 avec l'arrivée des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, qui restaurent les bâtiments claustraux et ajoutent une tour lanterne de 56 mètres à l'église, fragilisant cependant la structure.
La Révolution française marque un tournant : l'abbaye est supprimée en 1790, et sa riche bibliothèque, composée de manuscrits précieux, est pillée et dispersée. Seul le cartulaire de Sainte-Croix est sauvé par un médecin local, Le Guillou. Les bâtiments, réaffectés à des usages civils, sont classés monuments historiques dès 1840. Cependant, la tour lanterne, instable, s'effondre le 21 mars 1862, détruisant une grande partie de l'église. Seuls subsistent le chœur des moines et la crypte. La reconstruction, confiée à Émile Boeswillwald et Joseph Bigot entre 1864 et 1868, respecte le plan roman original mais introduit des modifications controversées, comme la surélévation du sol de la croisée.
L'église abbatiale, de plan centré avec une rotonde inspirée du Saint-Sépulcre de Jérusalem, est un exemple unique en Bretagne avec celle de Lanleff. La rotonde, couverte d'une coupole de 17,20 mètres de haut, est entourée d'un collatéral annulaire donnant accès à trois chapelles. La crypte du XIe siècle, intacte après l'effondrement de 1862, abrite les tombeaux de saint Gurloës et de l'abbé Henry de Lespervez, ainsi qu'un groupe sculpté de la Mise au Tombeau datant du XVe ou XVIe siècle. Les chapiteaux romans, richement sculptés de motifs végétaux et animaux, témoignent de l'influence corinthienne et de la maîtrise des artisans de l'époque.
Les bâtiments claustraux, organisés autour d'un cloître du XVIIe siècle aux galeries voûtées d'arêtes, abritent aujourd'hui des fonctions civiles. Le logis abbatial, transformé en hôtel au XIXe siècle, et le pavillon sud-est, remplacé par un bâtiment postal dans les années 1970, illustrent les réaffectations successives du site. L'église, devenue paroissiale en 1802, conserve un mobilier exceptionnel, dont un maître-autel néo-roman offert par l'impératrice Eugénie, un retable Renaissance classé, et de nombreuses statues des XVIIe et XVIIIe siècles. Classée parmi les premiers monuments historiques de France, l'abbaye reste un symbole du patrimoine religieux breton.
Située à Quimperlé, au confluent de l'Isole et de l'Ellé, l'abbaye a joué un rôle clé dans le développement de la ville grâce à sa position stratégique sur l'axe Quimper-Nantes et son accès à la mer via la Laïta. Son territoire, transformé en île artificielle par des douves, en faisait un lieu à la fois défensif et commercial. Aujourd'hui, l'ancienne abbatiale Sainte-Croix, affectée à la paroisse Saint-Colomban, continue d'accueillir des offices dominicaux et des visiteurs, témoignant de près d'un millénaire d'histoire monastique et architecturale.