Origine et histoire de l'Aître
L’aître de Brisgaret, situé à Montivilliers en Normandie, est un charnier médiéval exceptionnel ayant conservé sa fonction originelle. Construit entre 1503 et 1602 sur les hauteurs de la cité, il répondait à la nécessité d’enterrer les morts hors des murs, face à la surpopulation et aux épidémies de peste. Son architecture unique inclut une galerie-ossuaire, une chapelle dédiée à saint Lazare, et une croix gothique de six mètres, symbolisant le triomphe divin sur la mort. Les décors muraux, dont un Triomphe de la Mort sculpté vers 1530-1540, illustrent la fascination morbide du Moyen Âge.
La galerie, soutenue par seize piliers de chêne sculptés, servait à la fois d’ossuaire et de lieu de sociabilité : prières, prédications, jeux et commerce s’y mêlaient. Les graffitis et les Arma Christi (symboles de la Passion) gravés sur les piliers rappellent sa double vocation funéraire et religieuse. La chapelle, reconstruite après la guerre de Cent Ans, abritait un retable de la Résurrection de Lazare (1602), renforçant son rôle d’intercession pour les âmes des défunts. Le site, classé en 1886, a été restauré entre 2012 et 2014 pour préserver ce témoignage rare de la culture macabre médiévale.
L’histoire de l’aître est marquée par des tensions entre l’abbaye de Montivilliers — qui contrôlait les cimetières depuis la charte du duc Robert le Magnifique (1035) — et les paroissiens, chargés de son entretien. Fondée près du monastère de saint Philibert (684), la cité comptait jusqu’à 4 000 habitants au XVIe siècle, mais la mortalité élevée (guerres, peste) imposa ce lieu d’inhumation excentré. Les saints guérisseurs (Roch, Sébastien) y étaient invoqués contre les épidémies, tandis que les sculptures de squelettes et d’outils de fossoyeur rappelaient la précarité de la vie.
La restauration moderne (2012-2014) a permis de sauver les enduits originaux, dont une fresque en relief représentant la Résurrection des Morts, accompagnée d’un poème en décasyllabes. Ce décor, découvert en 1969, met en scène un Christ bienveillant opposant son message d’espérance au char de la Mort, tiré par un bœuf et écrasant les vivants. L’aître, comparé à celui de Saint-Maclou à Rouen (1526-1651), offre un éclairage unique sur les pratiques funéraires normandes, entre peur eschatologique et foi en la rédemption.