Origine et histoire
L’abbaye Saint-Pierre de Senones, fondée vers 640 par l’évêque Gondelbert de Sens, s’installe dans la vallée du Rabodeau sur un site déjà marqué par un moutier et un sanctuaire mérovingien. Une charte de 661, signée par Childéric II, confirme son statut en l’intégrant au ban local, un territoire sous administration religieuse et politique. L’abbaye, d’abord modeste, devient un monastère bénédictin entre 770 et 800 sous l’impulsion d’Angelramnus, évêque de Metz et proche de Charlemagne. Ce dernier en fait une abbaye royale, mais le site subit des déclin liés aux pillages (notamment par les Hongrois au Xe siècle) avant de renaître après 960 sous l’influence de la réforme de Gorze.
Au XIIe siècle, l’abbé Antoine de Pavie reconstruit l’abbatiale et ajoute une rotonde, chapelle circulaire intégrée à l’église. L’apogée de l’abbaye survient au XVIIIe siècle, sous les abbatiats de Dom Calmet et son successeur, avec une reconstruction totale des bâtiments (sauf le clocher roman). Le site abrite alors une bibliothèque de 15 000 ouvrages et une cage d’escalier monumentale ornée par Jean Lamour. Senones, devenue capitale de la principauté de Salm-Salm en 1751, accueille même Voltaire en 1754. Dom Calmet, érudit et correspondant des Lumières, incarne cette période faste.
La Révolution française marque un tournant : l’abbaye est sécularisée en 1793, ses biens vendus comme nationaux, et les bâtiments convertis en filature de coton dès 1806 (première usine textile mécanique des Vosges). L’église, détruite par un incendie en 1809, est reconstruite en style néo-médiéval entre 1866 et 1869 par Prosper Morey. Les activités industrielles cessent en 1993, laissant place à des usages mixtes (magasin d’usine, office de tourisme). Aujourd’hui, l’abbaye est protégée au titre des monuments historiques, avec des éléments classés comme le grand escalier, le cloître, ou la salle des abbés.
L’abbaye de Senones se distingue par son architecture préservée, mêlant vestiges romans (clocher du XIIe siècle), élégance classique (logis abbatial, bibliothèque), et transformations industrielles. Son histoire reflète les mutations religieuses (bénédictins, chanoines), politiques (principauté de Salm), et économiques (textile) de la Lorraine. Les dépendances incluaient des prieurés (Ménil, Deneuvre) et des paroisses, tandis que ses revenus provenaient des dîmes et des terres agricoles de la vallée du Rabodeau.
Parmi les éléments remarquables, la salle des abbés conserve son décor d’origine (lambris, bibliothèque murale, cheminée de marbre), tandis que la tour du XIIe siècle et le sol du cloître sont protégés. La bibliothèque, vidée en 1793, était l’une des plus riches de la chrétienté. L’abbaye illustre aussi les liens entre pouvoir religieux et laïc : les avoués (famille de Salm) protégeaient ses biens, et les abbés, souvent issus de la noblesse, jouaient un rôle politique majeur jusqu’à la Révolution.