Frise chronologique
1621–1623
Fondation des forges
Fondation des forges
1621–1623 (≈ 1622)
Création par Henri II de Rohan avec Geoffroy de Finement.
1795
Pillage par les Chouans
Pillage par les Chouans
1795 (≈ 1795)
Attaque de Boishardy, vol d’armes et canons.
1802
Rachat par la famille de Janzé
Rachat par la famille de Janzé
1802 (≈ 1802)
Modernisation et apogée production acier.
1833
Ouverture de l’école
Ouverture de l’école
1833 (≈ 1833)
École mixte catholique gérée par les Filles du Saint-Esprit.
1er juillet 1877
Arrêt définitif des hauts-fourneaux
Arrêt définitif des hauts-fourneaux
1er juillet 1877 (≈ 1877)
Fin de la sidérurgie, déclin économique.
1981
Classement Monument Historique
Classement Monument Historique
1981 (≈ 1981)
Protection des façades et toitures du site.
Aujourd'hui
Aujourd'hui
Aujourd'hui
Aujourd'hui (≈ 2025)
Position de référence.
Patrimoine classé
Façades et toitures de l'ensemble des bâtiments (cad. Perret A 66, 67 ; Sainte-Brigitte A 5, 8, 10 à 12) : inscription par arrêté du 26 octobre 1981 - Forge neuve, jardin en terrasses, maisons des contremaîtres (cad. Perret A 59, 63, 65, 71) : inscription par arrêté du 24 décembre 1993
Personnages clés
| Henri II de Rohan - Fondateur et duc de Rohan |
Créa les forges en 1623, chef des calvinistes bretons. |
| Geoffroy de Finement - Maître de forges protestant |
Introduisit la fenderie, bail initial de 25 ans. |
| Louis-Henri de Janzé - Propriétaire (à partir de 1802) |
Modernisa le site, planta des forêts. |
| Boishardy - Chef chouan |
Pilla les forges en 1795 pendant la Révolution. |
| Étienne Mario - Régisseur (1826–1841) |
Géra la production et les conflits sociaux. |
| Jacques du Pontavice - Propriétaire actuel (descendant) |
Créa l’association de restauration en 1990. |
Origine et histoire
Les Forges des Salles, fondées en 1623 par Henri II de Rohan sur les communes de Sainte-Brigitte (Morbihan) et Perret (Côtes-d’Armor), constituent un rare exemple de village sidérurgique breton du XVIIe au XIXe siècle. Implanté en forêt de Quénécan, le site exploitait le minerai local, le charbon de bois des massifs environnants, et l’énergie hydraulique de quatre étangs aménagés pour actionner roues à aubes et soufflets. Ce projet industriel, confié au maître de forges protestant Geoffroy de Finement, introduisit en Bretagne des innovations comme la fenderie (laminage hydraulique du fer), spécialisée dans les verges à clous exportées jusqu’à Bordeaux.
L’activité des forges fut liée aux besoins militaires (arsenaux de Brest et Lorient) et agricoles, mais aussi aux tensions religieuses : Rohan, chef des calvinistes bretons, y vit un moyen de renforcer une communauté protestante menacée. Après sa mort, des baux successifs (notamment avec des nobles locaux) maintinrent la production malgré des conflits récurrents pour les ressources forestières. La Révolution française scinda le site entre deux départements (Morbihan/Côtes-du-Nord), compliquant sa gestion. En 1795, les Chouans de Boishardy pillèrent les forges, emportant armes et canons.
Au XIXe siècle, sous la famille de Janzé (propriétaire à partir de 1802), le site connut son apogée avec 500 tonnes d’acier annuelles, trois hauts-fourneaux, et une cité ouvrière autarcique de 150 à 200 personnes. Cependant, la compétition des forges à coke (notamment anglaises, favorisées par le traité de 1860) et l’épuisement des forêts condamnèrent l’activité : le dernier haut-fourneau s’éteignit en 1877. La famille de Janzé tenta une reconversion (moulin à tan, exploitation forestière), mais le déclin était irréversible. L’isolement du site permit cependant sa conservation exceptionnelle, « fossilisant » un patrimoine industriel breton unique.
Le XXe siècle marqua la fin de la vie communautaire : l’école ferma en 1968, le café-épicerie en 1954, et les derniers habitants quittèrent les lieux dans les années 1980. Depuis 1981, les façades et toitures sont classées Monuments Historiques. En 1992, l’association des Amis des Forges des Salles (créée par la famille du Pontavice, descendante des Janzé) ouvrit le site au public et entreprit sa restauration. Aujourd’hui, le lieu allie tourisme (10 000 à 15 000 visiteurs/an), hébergements insolites, et préservation d’un écosystème industriel où cohabitaient ateliers, logements ouvriers, et jardins en terrasses.
L’architecture des Forges des Salles reflète une organisation sociale hiérarchisée : la Rangée (12 logis de forgerons alignés, construits fin XVIIIe) contraste avec le manoir du maître de forges, dominé par un jardin en terrasses (Thabor) et une orangerie. Les bâtiments utilitaires (halles à charbon, moulin à tan, chapelle sans clocher) et les infrastructures hydrauliques (canaux, étangs) illustrent l’ingéniosité des systèmes pré-industriels. Le site, labellisé Pays d’art et d’histoire en 2020, symbolise à la fois l’innovation technique bretonne et les limites d’un modèle économique dépendant des ressources locales.
Les métiers des forges formaient une communauté complexe : charbonniers, sactiers (transportant minerai et charbon à dos de cheval), maréchaux, souffletiers, et femmes désableuses (nettoyant les pièces de fonte) cohabitaient avec les commis et le régisseur, figure clé de la gestion quotidienne. La cantine, lieu de sociabilité, servait aussi d’épicerie et d’auberge. Malgré des conditions de vie rudes (fièvres liées aux étangs, salaires modestes), les ouvriers des Salles bénéficiaient d’une stabilité enviée, avec accès à l’école (créée en 1833) et à des soins rudimentaires assurés par les Filles du Saint-Esprit. La fermeture définitive en 1877 marqua le déclin de la sidérurgie bretonne, remplacée par les usines lorraines et anglaises.