Origine et histoire de l'Aubette
L’Aubette de Strasbourg est un bâtiment militaire construit entre 1765 et 1778 par l’architecte Jacques-François Blondel, dans le cadre d’un projet urbain inachevé visant à moderniser la place d’Armes (actuelle place Kléber). Initialement conçu pour loger des soldats et un corps de garde, son nom pourrait dériver du terme aubette (abri) ou du mot aube, lié à la transmission des ordres militaires à l’aube. Ce long immeuble classique, seul élément réalisé du plan de Blondel, marque la volonté d’embellir Strasbourg sous l’Ancien Régime.
Détruit par un incendie en 1870 lors du siège allemand, l’Aubette est reconstruite entre 1873 et 1877 par Jean Geoffroy Conrath, qui conserve la façade d’origine tout en y ajoutant des médaillons de musiciens (Mozart, Haendel, etc.). Le rez-de-chaussée accueille des boutiques, tandis que le premier étage abrite le conservatoire de musique et une salle de concert. Ce projet reflète la reconstruction post-guerre et l’adaptation du bâtiment à des usages civils, notamment culturels.
En 1922, les frères Paul et André Horn transforment l’aile droite en un complexe de loisirs futuriste, confié aux artistes Hans Arp, Sophie Taeuber-Arp et Théo van Doesburg (fondateur du mouvement De Stijl). De 1926 à 1928, ils y appliquent les principes du néo-plasticisme, créant un Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale) où chaque détail — du mobilier aux poignées de porte — répond à une esthétique géométrique et abstraite. Le complexe, inauguré en 1928, comprend un ciné-dancing, un foyer-bar, et des salles aux décors biomorphiques ou angulaires, qualifiés de chapelle Sixtine de l’art moderne.
Les décors avant-gardistes, mal accueillis par le public, sont masqués en 1938 avant d’être redécouverts dans les années 1970. Classés monuments historiques en 1985 et 1989, ils font l’objet de restaurations majeures entre 1985 et 2006. Aujourd’hui, l’Aubette 1928 — intégrée aux musées de Strasbourg — se visite gratuitement et témoigne de l’audace artistique des années 1920, mêlant héritage classique et révolution moderniste.
L’aile gauche, indépendante, est devenue un espace commercial en 2008. Le bâtiment, propriété de la ville, illustre ainsi une stratigraphie architecturale unique, où se superposent trois siècles d’histoire : militaire (XVIIIe), culturelle (XIXe) et avant-gardiste (XXe).