Origine et histoire de l'atelier d'artistes
Le Bateau-Lavoir est une ancienne fabrique de pianos transformée en 1889 en ateliers d'artistes par le propriétaire Maillard. Située au 13 place Émile-Goudeau à Montmartre, sa structure en bois et brique, avec une façade arrière en contrebas, évoque un bateau, tandis que ses conditions spartiates (un seul point d’eau pour 25 locataires) lui valent le surnom ironique de « Lavoir ». Les loyers dérisoires attirent des artistes pauvres, qui y vivent dans un dénuement propice à l’expérimentation artistique, utilisant des matériaux insolites comme le marc de café ou la toile cirée.
Dès 1904, le lieu devient un foyer de l’avant-garde internationale. Pablo Picasso y peint Les Demoiselles d’Avignon (1907), marquant la naissance du cubisme, tandis que des figures comme Modigliani, Van Dongen, ou Brancusi s’y croisent. Le Douanier Rousseau y est célébré lors d’un banquet en 1908. Malgré son rayonnement, le Bateau-Lavoir décline après la Première Guerre mondiale, concurrencé par Montparnasse. Un incendie en 1970 le détruit presque entièrement, ne laissant que la façade. Reconstruit à l’identique en béton en 1978, il conserve ses 25 ateliers vitrés, visibles depuis le jardin Louise-Weber-dite-La-Goulue.
L’histoire du Bateau-Lavoir reflète les conditions précaires mais fécondes de la bohème artistique parisienne. Les artistes y partagent misère et créativité, transformant les contraintes (froid, humidité, promiscuité) en sources d’inspiration. Le lieu symbolise l’effervescence de Montmartre avant sa gentrification, où cabarets, guinguettes et ateliers cohabitent. Aujourd’hui, il reste un témoignage architectural de cette époque, classé partiellement aux monuments historiques depuis 1965.
Le nom « Bateau-Lavoir » trouve plusieurs explications : Max Jacob l’aurait surnommé ainsi par ironie, évoquant le unique lavabo pour tous les résidents, ou en voyant du linge sécher aux fenêtres. Une autre hypothèse lie son apparence aux bateaux-lavoirs de la Seine, où les lavandières travaillaient. La distribution intérieure, avec un couloir étroit rappelant une coursive de paquebot, renforce cette métaphore maritime.
Parmi les résidents marquants, on compte les Espagnols autour de Paco Durrio (1900–1904), les Italiens comme Ardengo Soffici, ou les Hollandais Otto Van Rees et Kees van Dongen. Fernande Olivier, compagne de Picasso, y vit dès 1901. Le Mexicain Diego Rivera y séjournera en 1909. Le lieu, surnommé la « Villa Médicis de la peinture moderne », incarne l’esprit collaboratif et transnational de l’art naissant.