Origine et histoire
Le Castel Béranger, situé 14 rue Jean-de-La-Fontaine dans le 16e arrondissement de Paris, est le premier immeuble de rapport Art nouveau construit dans la capitale. Conçu entre 1895 et 1898 par Hector Guimard, alors âgé de 27 ans, il marque un tournant dans l’architecture parisienne en rompant avec les codes traditionnels. Inspiré par Eugène Viollet-le-Duc et Victor Horta, Guimard y développe un style audacieux, mêlant asymétrie, jeux de matériaux (brique, pierre, grès flammé, fer forgé) et décors organiques, tout en rationalisant les espaces intérieurs pour une clientèle de classe moyenne.
L’immeuble, commandé par Élisabeth Fournier, une veuve souhaitant investir dans l’immobilier locatif, se compose de 36 logements et 4 ateliers d’artistes, dont ceux des peintres Paul Signac et Jeanne Selmersheim. Sa façade, délibérément asymétrique, alterne saillies, retraits et motifs décoratifs en ferronnerie et céramique, tandis que l’intérieur, traité comme une « œuvre d’art totale », intègre des éléments conçus par Guimard lui-même : vitraux, lambris, grilles, et même une cabine téléphonique, rareté pour l’époque. Le bâtiment remporte le premier concours de façades de la ville de Paris en 1898, consacrant son architecte.
Classé monument historique en 1992 après des décennies de désintérêt, le Castel Béranger incarne aujourd’hui un manifeste de l’Art nouveau. Guimard y a exprimé sa vision moderniste, mêlant fonctionnalité et esthétique, tout en lançant sa carrière. Malgré des critiques initiales (surnommé « Castel dérangé » ou « Maison des Diables »), l’immeuble a survécu aux destructions du XXe siècle et a été restauré entre 1999 et 2010, retrouvant partiellement ses décors d’origine grâce aux archives conservées au musée d’Orsay.
L’influence du Castel Béranger dépasse son époque : il a inspiré d’autres architectes parisiens et marqué le début du « style Guimard », caractérisé par des lignes dynamiques et une intégration totale du décor. Hector Guimard, devenu une figure majeure de l’Art nouveau, y a habité et travaillé, utilisant son logement-atelier comme laboratoire pour ses futures réalisations, dont les célèbres entrées du métro parisien. Aujourd’hui, bien que transformé en copropriété et non ouvert au public, l’immeuble reste un symbole de l’innovation architecturale de la Belle Époque.
La construction du Castel Béranger s’inscrit dans un contexte urbain en mutation : le 16e arrondissement, encore partiellement ouvrier et artisanal à la fin du XIXe siècle, s’embourgeoise progressivement. Guimard, issu de la bourgeoisie catholique locale, y puise des commanditaires via des réseaux comme ceux des familles Roszé ou Jassedé. Le chantier, lancé à l’automne 1895, bénéficie d’une liberté créative exceptionnelle, Élisabeth Fournier accordant à l’architecte une « carte blanche ». Les matériaux, choisis pour leur économie et leur expressivité (brique émaillée, meulière, cuivre), reflètent cette dualité entre contrainte budgétaire et ambition esthétique.
L’héritage du Castel Béranger réside aussi dans sa dimension sociale : conçu pour des loyers modérés, il intègre des appartements variés, adaptés aux artistes comme aux familles bourgeoises. Les parties communes, richement décorées, contrastent avec la simplicité relative des logements, où Guimard a banni les couloirs au profit d’espaces fluides. Classé parmi les premiers monuments Art nouveau protégés en France, l’immeuble a bénéficié de restaurations récentes (2009–2010) visant à restituer ses décors initiaux, comme les papiers peints ou les vitraux, à partir des archives de l’architecte.