Origine et histoire de la Chapelle Saint-Gabriel
La chapelle Saint-Gabriel, édifiée vers 1175 dans le style roman provençal, est un chef-d'œuvre synthétisant l’héritage antique et l’art médiéval. Située à l’emplacement de l’ancienne agglomération d’Ernaginum, carrefour stratégique des voies romaines (via Domitia, Aurelia et Agrippa), elle perpétue la mémoire d’un lieu où nautes et utriculaires assuraient le transport fluvial et le franchissement des marais. Les fouilles ont révélé des fondations antiques et un cimetière paléochrétien, confirmant la continuité d’occupation depuis l’Antiquité.
La chapelle remplace une première église Saint-Philippe (VIIe–IXe siècle), détruite par la construction de la route de Fontvieille. Mentionnée dès 1030 dans une charte de l’abbaye Saint-Victor de Marseille, elle fut construite par une communauté alors prospère, grâce aux revenus générés par les activités de transbordement. Son déclin débuta avec l’assèchement progressif des marais, entraînant la désertion du village. L’édifice, classé dès 1840 parmi les premiers Monuments Historiques français sur proposition de Prosper Mérimée, doit sa renommée à son portail sculpté, inspiré des modèles antiques (fronton triangulaire, tétramorphe, frises d’acanthe).
L’architecture de la chapelle révèle des liens étroits avec d’autres monuments provençaux : son maître d’œuvre aurait travaillé au cloître de Saint-Trophime d’Arles (vers 1170) puis au portail de Saint-Paul-Trois-Châteaux (vers 1180). La façade, d’une complexité rare, superpose deux portails encadrés de colonnes à chapiteaux d’acanthe, surmontés d’un oculus et d’un arc brisé. Les sculptures mêlent thèmes bibliques (Daniel dans la fosse aux lions, Chute d’Adam et Ève) et symboles évangéliques (tétramorphe), tandis que la nef, sobre et voûtée en berceau, contraste avec la richesse ornemente de la façade.
Le site d’Ernaginum, mentionné sur la carte de Peutinger, était un nœud commercial essentiel où convergaient marchandises alpines, rhodaniennes et méditerranéennes. Les utriculaires, spécialisés dans le transport sur outres gonflées, y jouaient un rôle clé pour franchir les zones marécageuses. Une stèle funéraire romaine découverte dans la chapelle atteste de cette activité : elle honore Marcus Frontonius Euporus, naviculaire et patron des nautes, révélant l’importance économique du lieu avant son déclin médiéval.
Classée parmi les 1 034 monuments protégés en 1840, la chapelle Saint-Gabriel illustre la redécouverte du patrimoine roman sous l’impulsion de Mérimée. Aujourd’hui propriété communale, elle reste un témoignage exceptionnel de la synthèse entre art roman et héritage classique, caractéristique de la Provence du XIIe siècle. Son chevet pentagonal, sa nef dépouillée et son décor sculpté en font un modèle d’équilibre architectural, étudié pour son classicisme inspiré des ruines arlésiennes encore visibles à l’époque.