Origine et histoire du Cimetière des Juifs portugais
Le cimetière des Juifs portugais de Bordeaux, situé au 105 cours de la Marne, fut acquis en 1724 par David Gradis, président de la communauté juive portugaise, pour 6 300 livres. Ce terrain, ancien fief médiéval de Sainte-Croix, fut légué à la communauté quatre ans plus tard. Les premières inhumations datent de 1724-1725, comme celle de Machaelle Lamegue ou Ishac Pérès, mais le cimetière, saturé dès les années 1760, fut partiellement exproprié par le ministère de la Guerre. Les ossements furent alors transférés vers le cimetière du cours de l’Yser, encore actif aujourd’hui.
Ce cimetière illustre l’histoire des Juifs portugais et espagnols fuyant l’Inquisition ibérique à partir de 1492. Bordeaux, port majeur de l’époque moderne, leur offrit un statut exceptionnel sous les rois de France : liberté de culte et droits commerciaux en échange d’impôts. Ces communautés, souvent issues du commerce maritime ou triangulaire, s’intégrèrent dans la société bordelaise, comme en témoignent les épitaphes en hébreu, portugais ou espagnol, et les symboles juifs (étoile de David, chandelier à sept branches) gravés sur les pierres tombales.
La gestion du cimetière était soumise à des règles strictes : jusqu’en 1787, chaque inhumation nécessitait une autorisation des jurats de l’Hôtel de ville et une taxe de 6 livres, selon la « déclaration du Roy » de 1736. Fermé en 1911 après avoir accueilli près de 800 tombes, le site fut rénové à partir de 2001 par l’Association patrimoine Israélite d’Aquitaine. Aujourd’hui, bien que désaffecté, il reste propriété du consistoire juif et conserve ses dalles rectangulaires caractéristiques, appelées matzevah.
Le cimetière du cours de la Marne n’est qu’un des trois cimetières israélites bordelais, avec ceux du cours de l’Yser (toujours en activité) et de la rue Sauteyron (fermé en 1805). Ces lieux reflètent la diversité des communautés juives locales : Portugais, Avignonnais (issus du Comtat Venaissin), et plus tard Ashkénazes. Leur présence à Bordeaux s’inscrit dans une histoire plus large, marquée par des figures comme Aristides de Sousa Mendes, consul portugais qui sauva 10 000 Juifs en 1940, ou des familles influentes comme les Gradis, acteurs majeurs du commerce et de la vie religieuse.
L’architecture sobre des tombes, alignées en rangs, et les inscriptions multilingues rappellent le mélange culturel de ces populations. Au XVIIIe siècle, Bordeaux comptait environ 327 familles juives portugaises, souvent converties au christianisme sous la pression de l’Inquisition, mais enterrées selon leurs rites dans des cimetières dédiés. Ces espaces, bien que discrets, furent des symboles de résistance identitaire et de coexistence, comme en témoigne la grande synagogue de Bordeaux, aux motifs orientaux hérités de cette histoire.