Origine et histoire
Le cimetière roumain de Soultzmatt, classé monument historique en 2017, a été aménagé en 1920 dans le Val du Pâtre (Schaefertal), une forêt du Haut-Rhin. Ce lieu fut initialement un camp de repos allemand durant la Première Guerre mondiale, transformé en 1917 en camp de prisonniers pour les soldats roumains capturés après l'entrée en guerre de leur pays aux côtés des Alliés. Les conditions de détention y furent extrêmes : froid, famine et travaux épuisants causèrent la mort de 125 prisonniers en une seule nuit (27-28 janvier 1917), parmi les 2 344 décédés en Alsace-Lorraine.
Le site fut offert par la commune en 1919 pour y inhumer les dépouilles. Construit entre 1919 et 1920 avec l'aide de 25 travailleurs chinois, le cimetière fut consacré en 1922 en présence du roi Ferdinand Ier et de la reine Marie de Roumanie. Une statue de bronze représentant une femme en prière, fondue à Bucarest, y fut ajoutée en 1933, suivie en 1936 par une statue de la reine Marie. Les plaques commémoratives rappellent à la fois le calvaire des prisonniers et l'aide discrète des Alsaciens, comme les 27 familles de Soultzmatt qui leur apportèrent clandestinement de la nourriture.
Le cimetière reste un lieu de mémoire active, avec des commémorations annuelles en présence d'autorités roumaines et locales. En 2018, pour le centenaire, la princesse Margareta de Roumanie et le prince Radu y plantèrent deux arbres en hommage aux victimes. La chapelle du Schaefertal accueille désormais des liturgies bilingues (roumain-français), comme celle du 19 juin 2021. Le site, labellisé « Patrimoine du XXe siècle », incarne aujourd’hui les liens franco-roumains et la construction d’une « Europe de la paix », selon les mots du prince Radu.
L’architecture du cimetière inclut des croix en bois remplacées en 1933, et des épitaphes poignantes, comme celle de la reine Marie : « Soldats roumains, [...] reposez en paix, auréolés de gloire, dans cette terre qui ne vous est pas étrangère. » Les archives municipales conservent des traces des dons alimentaires et des livrets photos des travailleurs chinois, dont le sort après 1920 reste mystérieux. Le classement de 2017 protège l’ensemble du site, propriété communale.
Le contexte historique révèle l’inhumanité des camps allemands : les prisonniers, affamés, fouillaient les décharges du village pour survivre, tandis que leurs rations étaient détournées par les gardiens. Des témoignages de 1919 (Benjamin Vallotton, Alsace française) et des articles de presse (comme Le Temps, 1924) documentent ces abus. Le camp du Kronprinzlager, initialement destiné aux soldats allemands en repos, devint ainsi un symbole des atrocités de la guerre, contrastant avec la solidarité silencieuse des habitants, malgré les risques encourus.