Origine et histoire
L'église priorale Sainte-Croix de La Charité-sur-Loire, fondée au XIe siècle sous l'impulsion de l'abbaye de Cluny, est un chef-d'œuvre de l'art roman bourguignon. Sa charte de fondation remonte à 1059, avec la donation d'une église Sainte-Marie par Guillaume Ier, comte de Nevers. Le prieuré, connu dès 1070 sous le nom de Caritate, devient l'un des cinq principaux prieurés de Cluny, surnommés ses « filles aînées ». Au XIIe siècle, des modifications majeures sont apportées, dont la construction d'un déambulatoire à chapelles rayonnantes et une façade ouest ornée de deux tympans remarquables. À son apogée, l'église était la deuxième plus grande de France après Cluny III, symbolisant le rayonnement de l'ordre clunisien.
Le monument est marqué par des événements tragiques, comme l'incendie de 1559 qui ravagea l'église et les bâtiments conventuels pendant les guerres de Religion. Malgré des tentatives de restauration aux XVIIe et XVIIIe siècles – notamment sous les prieurs Nicolas Colbert et son neveu Jacques Nicolas Colbert –, le prieuré décline après la Révolution française. Fermé en 1791, ses bâtiments sont vendus et transformés en ateliers industriels (faïencerie, fabrique de chaussures), évitant ainsi sa destruction totale. Classé monument historique dès 1840 et inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1998 pour son lien avec les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, le site fait aujourd'hui l'objet d'un vaste chantier de restauration.
L'église se distingue par son iconographie exceptionnelle. Le tympan ouest (1130–1135) illustre l'Assomption de la Vierge, thème rare dans l'art roman, associé à des scènes comme l'Annonciation et la Visitation. Un second tympan, daté de 1132 et aujourd'hui placé dans le transept sud, représente la Transfiguration du Christ, entourée de Moïse et Élie, ainsi que des scènes de l'Adoration des Mages et de la Présentation au Temple. Ces œuvres reflètent la dévotion mariale forte chez les Clunisiens et l'influence de Pierre le Vénérable, qui introduisit la fête de la Transfiguration dans leur liturgie. Le chevet, initialement à sept absides, fut remplacé au XIIe siècle par un déambulatoire à chapelles rayonnantes, caractéristique de l'architecture clunisienne.
Le prieuré joua un rôle économique et spirituel majeur en Bourgogne. Doté de quarante-cinq prieurés dépendants et de quatre cents propriétés, il contrôlait un grenier à sel couvrant quarante-et-une paroisses. Son déclin s'amorça au XVIe siècle avec le régime de la commende et les conflits religieux. Au XVIIe siècle, des reconstructions partielles furent entreprises, comme le logis prieural ou la porterie, sous l'impulsion de prieurs tels que Jean de La Magdeleine de Ragny. Malgré les destructions, l'intérieur de l'église, restauré récemment, impressionne par son transept monumental, ses chapiteaux sculptés et ses stalles du XVIIIe siècle.
Les fouilles archéologiques de 1975 et 2015 ont révélé des traces d'un monastère antérieur, peut-être fondé vers l'an 700 et détruit par les raids vikings au IXe siècle. Le site, situé sur la via Lemovicensis vers Compostelle, fut un lieu de pèlerinage et de processions, notamment autour des reliques conservées dans la chapelle Saint-Laurent. Aujourd'hui, l'église priorale, propriété de la commune, reste un témoignage majeur de l'art roman et de l'histoire monastique française, tout en étant un symbole de la résilience patrimoniale face aux aléas de l'histoire.