Origine et histoire de l'hôpital Avicenne
L’hôpital Avicenne de Bobigny, inauguré en 1935 sous le nom d’hôpital franco-musulman, fut conçu pour soigner les populations maghrébines de la région parisienne. Porté par le Comité Laffont et l’administrateur colonial André-Pierre Godin, il répondait à un double objectif : offrir des soins gratuits tout en servant d’outil de surveillance policière des Nord-Africains, dans un contexte de méfiance envers l’immigration post-Première Guerre mondiale. Son architecture, signée Maurice Mantout et Léon Azéma, mêle modernisme (béton armé, toits-terrasses) et éléments néo-mauresques (porche inspiré de Bab Mansour el Aleuj, mosaïques bilingues), reflétant une volonté d’adaptation culturelle sous contrôle colonial.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’hôpital fut réquisitionné par l’armée allemande en 1940 avant d’être rendu au régime de Vichy en 1941. Malgré cette occupation, il devint un lieu de résistance passive : le personnel, dont le médecin Ahmed Somia et la pharmacienne Alice Rollen, organisa des soins clandestins pour résistants et aviateurs alliés, notamment dans le service des tuberculeux, moins surveillé. La résistance s’y structura autour d’hébergements secrets et de falsifications médicales, avec la complicité de la mairie de Bobigny.
Après 1945, l’hôpital s’ouvrit progressivement à tous les patients, perdant son caractère exclusif. En 1978, il fut renommé Avicenne en hommage au médecin persan, effaçant partiellement son passé colonial tout en conservant des éléments architecturaux classés (porche, chapelle funéraire de la morgue, façades du bâtiment Larrey, inscrits en 2006). Aujourd’hui intégré au groupe Hôpitaux universitaires Paris Seine-Saint-Denis, il allie soins, recherche et enseignement, tout en abritant un site archéologique majeur : une nécropole gauloise de 521 tombes (IIe–Ier siècle av. J.-C.), découverte lors de fouilles préventives en 2002–2003.
Le site hospitalier repose partiellement sur les vestiges d’un village gaulois d’artisans (350 av. J.-C.–110 ap. J.-C.), révélé par des fouilles en 1992 et 1995. Les objets exhumés (fibules, panoplies de guerriers, monnaies) et les analyses parasitologiques ont montré une population en relative bonne santé, contrastant avec les conditions sanitaires médiéviales ultérieures. Une partie de ces découvertes fut exposée dans le hall de l’hôpital jusqu’en 2009, soulignant le dialogue entre patrimoine archéologique et histoire médicale.
L’hôpital Avicenne incarne ainsi plusieurs strates historiques : un héritage colonial controversé (surveillance des migrants, ségrégation initiale), une architecture hybride, une résistance discrète pendant la guerre, et une réinvention postcoloniale comme établissement universitaire. Son cimetière musulman adjacent, créé en 1937 et géré par l’AP-HP jusqu’aux années 1990, ainsi que sa Permanence d’accès aux soins de santé (PASS), perpétuent une mission sociale élargie, loin de sa vocation première.