Origine et histoire
L’hôtel de Than, construit au 1er quart du XVIe siècle à Caen, est un exemple emblématique d’architecture Renaissance en Normandie. Probablement achevé vers 1527 pour Thomas Morel, seigneur de Secqueville-en-Bessin et de Thaon, il se distingue par ses lucarnes à l’influence italienne, bien que moins prononcée qu’à l’hôtel d’Escoville ou de Mondrainville, construits plus tard. Ce monument illustre la transition entre le gothique et la Renaissance, avec des éléments décoratifs italiens greffés sur une structure médiévale française. Une anecdote locale évoque une statue féminine à l’angle nord, dans une posture jugée « irrespectueuse », souvent interprétée comme une rivalité entre architectes, bien que cette légende soit contredite par les dates de construction.
Au XIXe siècle, l’hôtel est occupé par Abel Vautier, qui en fait un musée privé éclectique, rempli d’objets d’art, d’antiquités (étrusques, égyptiennes), de collections scientifiques (ornithologie, malacologie) et d’objets précieux (porcelaines, armes, monnaies). Ouvert au public, ce cabinet de curiosités est dispersé après sa mort en 1863, suscitant l’émotion des contemporains comme Célestin Hippeau, qui déplore la perte de ce patrimoine. L’hôtel passe ensuite à la famille Colas (bourgeoisie industrielle), avant d’être transformé en 1911 en restaurant par M. et Mme Chandivert, puis en complexe Art déco (brasserie et cinéma Majestic) dans les années 1930, aujourd’hui détruit.
La Seconde Guerre mondiale marque un tournant tragique : l’hôtel est incendié pendant la bataille de Caen (1944), ne laissant que des murs calcinés. Les lucarnes sur jardin sont détruites par le génie militaire anglais. La restauration, menée à partir de 1949 par Charles Dorian, combine pierre de Caen (pour les murs) et pierre dure (pour les parties hautes), altérant légèrement l’aspect originel. Les travaux, ralentis par les crédits limités, s’étalent sur des décennies : la grille du boulevard est posée en 1965, et le porche du XVIIIe siècle est restauré en 1967. Après avoir abrité un restaurant, un magasin, puis les services de transport urbain (1978-1998), l’hôtel devient un centre de recrutement de la gendarmerie, avant une rénovation en 2017 pour accueillir des appartements et un commerce de luxe, dans le cadre de la requalification du centre-ville.
L’architecture de l’hôtel, organisée autour d’une cour accessible depuis la rue Saint-Jean, ne conserve qu’un des quatre corps de bâtiment d’origine, parallèle à cette rue. Les lucarnes, inspirées de l’art italien, et la tourelle arrière (diminuée d’un étage après-guerre) témoignent de son prestige passé. La restauration d’après-guerre a cependant modifié sa structure : les murs, autrefois porteurs, sont désormais soutenus par un squelette en béton armé, typique de la Reconstruction. Parmi les particularités, cinq lucarnes de la façade arrière, partiellement masquées par la brasserie des années 1930, n’ont été que partiellement restaurées en pierre (deux en pierre, trois en bois et ardoise), reflétant les compromis de l’époque.
Classé monument historique en 1930 (façades, toitures et cour postérieure), après une première inscription en 1927, l’hôtel de Than incarne à la fois le faste de la Renaissance caennaise et les défis de la préservation patrimoniale après un conflit. Son histoire reflète les mutations urbaines, des salons bourgeois du XIXe siècle aux destructions de 1944, en passant par les adaptations contemporaines. Aujourd’hui, il reste un symbole de la résilience du patrimoine normand, entre mémoire et modernité.