Origine et histoire
L’imprimerie Mame trouve ses origines en 1796, quand Armand Mame implante à Tours une activité familiale initiée trente ans plus tôt par son père, Pierre-Charles. Au XIXe siècle, l’entreprise connaît un essor fulgurant : en 1866, elle emploie 1 500 ouvriers, génère 3,5 millions de francs-or de chiffre d’affaires, et symbolise la révolution industrielle tourangelle avec ses 30 machines à vapeur. L’usine, située entre les rues Royale, des Halles et Néricault-Destouches, domine alors le paysage urbain, marquant durablement le patrimoine culturel local.
La Première et la Seconde Guerre mondiale frappent durement le site. En juin 1940, un incendie provoqué par les combats réduit l’imprimerie en cendres. Reconstruite près de la gare, elle subit un nouveau désastre en mai 1944, quand des bombes alliées destinées au nœud ferroviaire détruisent ateliers et stocks. Ces événements marquent un tournant, contraignant la famille Mame à repenser entièrement son implantation.
En 1950, une nouvelle ère s’ouvre avec la construction d’un complexe moderne de 3,5 hectares en bord de Loire, conçu par l’architecte Bernard Zehrfuss, associé à Jean Marconnet. Le projet intègre des innovations majeures : une structure en béton brut, 672 sheds en aluminium autoportants (une première européenne) conçus par Jean Prouvé pour un éclairage zénithal optimal, et des fresques abstraites d’Edgar Pillet ornant les cloisons. La tour administrative, dotée de pavillons en aluminium sur son toit-terrasse, abrite les bureaux directs, dont celui d’Alfred Mame.
Ce chef-d’œuvre d’architecture industrielle, primé en 1954 au Grand Prix de Milan, incarne le mouvement Synthèse des Arts, fusionnant peinture, sculpture et design fonctionnel. Les ateliers, modulaires et orthogonaux, reflètent les principes esthétiques de l’époque, tandis que les éléments préfabriqués (panneaux, mobilier tubulaire) soulignent une volonté d’efficacité et de modernité. Le site reste opérationnel jusqu’aux années 2000, malgré des extensions ultérieures altérant partiellement l’agencement d’origine.
La fin du XXe siècle marque le déclin industriel du site. En 2010, après un redressement judiciaire, l’imprimerie quitte définitivement Tours, laissant place à une friche en attente de reconversion. Classée monument historique en 2000 pour sa partie originale, l’ancienne manufacture renaît en 2016 sous le nom de Cité de la création et de l’innovation, inaugurée par le secrétaire d’État Jean-Vincent Placé. Ce projet s’inscrit dans une dynamique de renouvellement urbain, transformant un héritage industriel en pôle contemporain dédié à l’innovation.
L’imprimerie Mame illustre ainsi deux siècles d’histoire éditoriale et architecturale, des débuts artisanaux du XVIIIe siècle à la métamorphose post-industrielle du XXIe. Son parcours reflète les bouleversements économiques, les audaces techniques (comme les sheds de Prouvé) et les enjeux patrimoniaux, faisant d’elle un symbole de la résilience et de l’adaptabilité du patrimoine tourangeau.