Origine et histoire de l'Institution nationale des sourdes-muettes
L’Institution nationale des sourdes-muettes de Bordeaux, aussi appelée Castéja, fut fondée en 1786 sous l’impulsion de l’archevêque Jérôme Champion de Cicé et dirigée par Roch-Ambroise Sicard, disciple de l’abbé de L’Épée. Initialement mixte, elle accueillait des enfants sourds du Sud-Ouest dans le quartier Saint-Seurin. Après plusieurs déménagements (rue Capdeville, couvent des Minimes, rue des Religieuses), l’État sépara filles et garçons en 1859, réservant Bordeaux aux jeunes filles sourdes ou malentendantes. La mixité fut supprimée pour des raisons eugénistes, craignant les mariages entre sourds et la transmission héréditaire de la surdité.
La construction de l’actuel bâtiment débuta en 1861 sous la direction de l’architecte départemental Joseph-Adolphe Thiac, s’achevant en 1870. Inspiré de la Renaissance italienne, l’édifice quadrangulaire (158 m x 60 m) intègre des motifs décoratifs uniques, comme un alphabet dactylologique sculpté sur les murs du premier étage. Une statue de l’abbé de L’Épée domine le porche, encadré de médaillons honorant les fondateurs. La chapelle, décorée par J. Villiet en 1865 dans un style inspiré de Fra Angelico, forme l’axe central du bâtiment, entouré de cours distribuant salles de classe et pensionnat.
Réquisitionné par les Allemands en 1940, le site devint commissariat central de Bordeaux de 1949 à 2003. L’institution, redevenue mixte sous le nom d’Institut national des jeunes sourds, déménagea en 1958 à Gradignan. Classé monument historique en 2010, le bâtiment fut vendu par l’État en 2014 dans le cadre de la loi Duflot I. Sa réhabilitation (2015–2016) révéla une nécropole antique exceptionnelle, peut-être liée à la peste de Justinien. Aujourd’hui, le site accueille logements, un hôtel et une école, mêlant patrimoine et modernité.
L’architecture du bâtiment reflète les standards des constructions publiques de Thiac, avec un avant-corps central éclectique et un vestibule à colonnes menant à la chapelle. Les cours intérieures organisaient autrefois les espaces éducatifs et résidentiels. Le sculpteur Louis-André de Coëffard (1818–1887) réalisa la statue de l’abbé de L’Épée et les médaillons des fondateurs, tandis que les signes de l’alphabet dactylologique, gravés en frise, symbolisent la vocation pédagogique de l’institution. Ces détails artistiques adoucissent la rigueur géométrique de la façade.
Le site incarne l’évolution des politiques éducatives et sociales envers les personnes sourdes en France. Fondé dans un esprit philanthropique au XVIIIe siècle, il devint un outil de contrôle étatique au XIXe siècle, avec la ségrégation genrée imposée en 1859. Sa transformation en commissariat, puis sa réhabilitation contemporaine, illustrent les mutations urbaines et mémorielles de Bordeaux. Les fouilles de 2016 ont ajouté une dimension archéologique majeure, liant l’histoire de l’institution à celle, bien plus ancienne, de la ville.