Origine et histoire
Le lycée César-Baggio, initialement nommé Institut Diderot, fut construit entre 1934 et 1938 dans le quartier de Moulins à Lille, sur l’emplacement des anciennes fortifications du XIXe siècle. Porté par le maire Roger Salengro, ce projet s’inscrivait dans un vaste plan d’urbanisme social visant à moderniser la ville après la Première Guerre mondiale. L’architecte Jacques Alleman, marqué par son expérience de la Grande Guerre et son appartenance à la franc-maçonnerie, conçut un bâtiment de style Art déco alliant symboles ésotériques (étoiles, octogones) et fonctionnalité. La façade sud de 158 mètres, ornée de briques vernissées, dialogait visuellement avec le jardin des plantes situé en face, tandis que le hall d’entrée, décoré de céramiques et de luminaires, affichait un double D en hommage à Denis Diderot.
L’institut réunissait deux écoles : l’école pratique César-Baggio (fondée en 1899 pour former les fils d’ouvriers aux métiers industriels) et l’école primaire supérieure Benjamin-Franklin. Ce mariage symbolisait la volonté de démocratiser l’accès à une culture technique, loin des élites bourgeoises des lycées classiques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le lycée fut réquisitionné par les Allemands, servant à la fois d’école le jour et de caserne la nuit. En 1944, des bombardements endommagèrent une aile, et des résistants comme Raymond Deken, professeur d’anglais, y organisèrent des actions clandestines avant d’être exécutés. Après-guerre, l’établissement évolua pour proposer des formations alliant technique et scientifique, devenant un pôle majeur de l’enseignement professionnel et technologique dans la région.
Le bâtiment, inscrit aux monuments historiques en 1997 pour sa façade sud, sa toiture et son hall, illustre l’utopie progressiste des années 1930. Son architecture mêle références aux Lumières (soleils, étoiles évoquant la raison) et modernité industrielle (ateliers conçus comme des usines). Le quartier de Moulins, autrefois insalubre et ouvrier, fut transformé par ce projet, aux côtés d’autres équipements comme l’observatoire ou les bains-douches. Aujourd’hui, le lycée Baggio perpétue cette double vocation : former aux métiers techniques (BTS, classes préparatoires) tout en ancrant son identité dans l’histoire sociale lilloise, entre héritage compagnonnique et mémoire de la Résistance.
Denis Diderot, philosophe des Lumières et éditeur de l’Encyclopédie, fut choisi comme figure tutélaire pour son combat contre l’obscurantisme et son rôle dans la diffusion des savoirs techniques. Son nom rappela aussi le lien historique de Lille avec l’imprimerie, via la famille Panckoucke, éditrice de l’Encyclopédie au XVIIIe siècle. L’institut devait initialement s’inscrire dans un ensemble plus large, incluant une université du travail et un institut industriel du Nord, mais ces extensions ne virent jamais le jour. Malgré les destructions de 1944 et les transformations ultérieures (comme l’ajout d’un bâtiment en 1982 pour l’internat), l’esprit du projet original persiste : un lieu où se croisent innovation pédagogique et engagement social.
Sous l’Occupation, le lycée devint un symbole de résistance passive. En décembre 1940, la lacération d’un portrait d’Hitler par des élèves entraîna l’arrestation du sous-directeur Roussel et de dix étudiants. Plus tard, le réseau Sussex y installa un émetteur clandestin, tandis que le concierge Duhamel et son fils furent déportés pour avoir aidé la Résistance. Ces épisodes illustrent le rôle ambigu des établissements scolaires pendant la guerre : à la fois outils de propagande (les Allemands y formaient des recrues) et foyers de contestation. Après 1945, le lycée s’adapta aux besoins économiques, créant des filières en mécanique, électronique ou industries graphiques, et accueillant des publics en reconversion, comme les mineurs devenus imprimeurs.
L’évolution des formations reflète les mutations de l’enseignement technique en France. Dans les années 1950, le lycée ouvrit une classe préparatoire aux grandes écoles, puis des BTS dans les années 1970, répondant à la demande croissante en techniciens supérieurs. Aujourd’hui, il propose des filières rares, comme la spé TS pour techniciens supérieurs, et maintient un lien fort avec le monde industriel via des partenariats (GRETA, CFA). Son architecture, ses décors et son histoire en font un témoignage unique de l’idéal républicain des années 1930 : allier progrès technique, émancipation sociale et beauté artistique, dans une ville alors marquée par les séquelles de la crise et les tensions ouvrières.
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