Origine et histoire de la Maison, Rue Colvestre
La maison située au 22 rue Colvestre à Tréguier, datée du XVIe siècle, est un exemple rare d’hôtel urbain breton mêlant pierre de taille de granite gris et éléments gothiques flamboyants. Sa façade se distingue par des arcades en arc brisé, des baies à mouchettes, et des fenêtres à meneaux. À l’origine, un étage en pan de bois en encorbellement surplombait la rue, remplacé plus tard par une maçonnerie de moellons. L’intérieur révèle un plan tripartite, avec une cage d’escalier en vis de 3,15 mètres de diamètre, desservant des espaces organisés autour d’un axe central : cellier, salle de garde, roberie, et une chapelle privée au deuxième étage.
La chapelle privée, élément le plus notable, est équipée d’une niche-crédence et de deux hagioscopes, dispositifs uniques en Bretagne pour une maison urbaine. Ces ouvertures permettaient de suivre les offices depuis des pièces adjacentes. La cheminée intégrée et le potager du premier étage, ainsi que les vestiges d’une charpente armoricaine à hourdi de terre au comble, témoignent de l’ingéniosité architecturale de l’époque. La maison, initialement surmontée d’une tour avec pigeonnier, offrait une vue panoramique sur la cathédrale et l’embouchure de la rivière de Tréguier.
Mentionnée dès 1612 comme « grande maison noble de Kericuf », elle appartenait à Henry de Kergrec’h, seigneur influent et prévôt de Tréguier en 1593. En 1651, sa description inclut une chapelle, une volière, et un escalier de pierre desservant chambres et greniers. Au XVIIIe siècle, elle passe aux mains de François Garjan, chevalier et seigneur de Kerverzault. Son inscription aux Monuments historiques en 1926 souligne son importance patrimoniale, liée à son histoire noble et à ses particularités architecturales, comme l’atelier potentiel d’un orfèvre protégé par un juda.
Les archives suggèrent que le pan de bois du deuxième étage aurait été détruit lors des guerres de la Ligue (1588-1598), puis remplacé par une maçonnerie à la fin du XVIe ou au début du XVIIe siècle. La maison, associée à la famille Robin (artistes mentionnés dans les registres de la cathédrale), illustre aussi les liens entre noblesse locale, artisanat, et vie urbaine à Tréguier. Son organisation spatiale, avec des espaces divisés pour le service, la réception, et le culte, reflète les hiérarchies sociales de l’époque.
En 1835, la propriété appartient à Firmin Cadiau, puis à Émile Le Taillandier, maire de Lannion, en 1877. L’appellation postérieure de « maison du duc Jean V » n’est pas attestée avant l’époque moderne. Aujourd’hui, son inscription protège une façade et une toiture emblématiques, tandis que son histoire, mêlant architecture gothique, chapelles privées, et vie noble, en fait un témoignage exceptionnel du patrimoine breton.