Origine et histoire
La Maison du Peuple de Saint-Claude trouve ses origines dans l’acquisition en 1894, par la coopérative La Fraternelle (fondée en 1881), d’une demeure bourgeoise du XVIIIe siècle : l’ancienne maison Dumoulin, agrandie entre 1855 et 1874. Ce cercle ouvrier à tendance socialiste, héritier des mouvements coopératifs locaux, y installe dès 1894 une épicerie, un café, des logements, puis une boulangerie (1899), avant d’étendre son activité avec des succursales en ville et dans les communes voisines. Le projet s’inscrit dans une dynamique de solidarité économique, avec un système de fonds social financé par les bénéfices de la coopérative.
Entre 1908 et 1910, la Maison du Peuple proprement dite est construite dans les jardins de la propriété, selon les plans de l’architecte Charles Meunier (1902) et sous la direction de Paul Mouret. Le complexe s’enrichit en 1919 d’une imprimerie et d’un gymnase, puis en 1928 d’une surélévation. À son apogée dans les années 1920, il abrite une diversité de services : commerce (épicerie, charcuterie, torréfaction), restauration, logements, mais aussi un théâtre, une bibliothèque, des salles de réunion pour syndicats, et le siège du journal Le Jura Socialiste. L’ensemble illustre l’ambition d’un lieu polyvalent, à la fois économique, politique et culturel.
La coopérative La Fraternelle connaît une croissance remarquable, passant de 150 sociétaires en 1886 à 4 173 en 1925, avant de décliner (135 en 1980). En 1965, elle devient Les Coopérateurs du Jura, puis fusionne en 1984 avec l’Union des Coopérateurs. Les bâtiments, cédés cette même année à l’association culturelle La Fraternelle, sont partiellement reconvertis : deux salles de cinéma (1984-1985), réhabilitation de l’imprimerie (1991), et ajout d’un escalier extérieur (1992). Classée Monument Historique en 1993, la Maison du Peuple témoigne d’un héritage coopératif pionnier en France, mêlant utopie sociale et innovation architecturale.
L’édifice se distingue par son programme architectural ambitieux, incluant des équipements techniques pour l’époque (monte-charge, voie Decauville) et une organisation spatiale reflétant les idéaux d’autogestion ouvrière. Son rôle dépasse le cadre commercial : il incarne un contre-pouvoir syndical et culturel, abritant la Bourse du Travail et des activités éducatives comme l’École de Saint-Claude (1896), fondée par Henri Ponard. Ce système de redistribution des bénéfices vers des caisses sociales (secours mutuel, retraites) cesse en 1965, marquant la fin d’une ère.
Située au 12 rue de la Poyat, la Maison du Peuple s’inscrit dans le paysage urbain de Saint-Claude, ville marquée par l’industrie et les luttes sociales. Son architecture, signée par Meunier et Mouret, allie fonctionnalité et symbolisme, avec des espaces dédiés à la vie collective (théâtre, café décoré, bibliothèque). Les façades, toitures, et éléments intérieurs (cabine de projection, passage voûté) sont protégés depuis 1993, soulignant sa valeur patrimoniale tant historique qu’architecturale.