Origine et histoire du Manoir de la Chaslerie
Le manoir de la Chaslerie, situé à Domfront en Poiraie (ancienne commune de La Haute-Chapelle, Orne), est un ensemble architectural bâti entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Il se distingue par son caractère défensif marqué, notamment un mur de tir percé d’arquebusières datant de la régence de Marie de Médicis, reflétant les troubles de l’époque. Le logis principal, érigé en 1598 par un membre de la famille Ledin, gérant des intérêts privés du ministre Sully, domine une cour fermée flanquée de deux tours en poivrière et d’un porche surmonté d’un dôme à l’impériale. La propriété inclut aussi une chapelle castrale du XIVe siècle, dédiée à sainte Anne, ornée de peintures murales réalisées sous Louis XIV.
La famille Ledin, propriétaire jusqu’à la Révolution, occupa des charges locales comme celle de vicomte de Domfront et marqua son influence en apposant ses armes dans l’église Notre-Dame-sur-l’Eau à Domfront, où subsiste un rare gisant en armure du département. Confisqué comme bien national après l’émigration de son dernier propriétaire noble, Louis-Marie de Vassy, le manoir fut acquis par la famille Levêque, qui le conserva près de deux siècles. Depuis 1991, les actuels propriétaires, soutenus par l’association SVAADE, restaurent le site et y organisent des événements culturels, perpétuant son rôle de lieu de vie et de patrimoine.
Le manoir illustre l’évolution architecturale et sociale de la noblesse rurale normande, combinant fonctions résidentielles, agricoles (ferme, pressoir, colombier) et défensives. Classé et inscrit aux monuments historiques entre 1926 et 1995, il témoigne aussi des alliances familiales et des stratégies de pouvoir locales sous l’Ancien Régime. Les douves, murs crénelés et dépendances en colombage rappellent l’adaptation des seigneurs aux contraintes géographiques (zones marécageuses du « Pournouët ») et politiques de leur époque.
La chapelle, située à une vingtaine de mètres du logis, abrite un décor mural partiellement conservé, tandis que les bâtiments autour de la cour — écuries du XVIIIe siècle, pavillon du XVIIe et colombier — reflètent les ajouts successifs. Le mur de banc de tir, long de cent mètres, et les boules de noblesse ornant les cheminées soulignent à la fois la volonté de protection et l’affirmation d’un statut social. Aujourd’hui, le manoir allie préservation patrimoniale et ouverture au public, avec des visites libres en extérieur et des animations estivales inspirées des schubertiades.
L’histoire du domaine est aussi celle de ses transformations : vendue comme bien national en 1789, la Chaslerie passa entre les mains de robins (famille Levêque), avant d’être acquise en 1991 par les propriétaires actuels. Ceux-ci ont axé leurs travaux sur la mise hors d’eau des bâtiments et la valorisation des abords, avec pour projet d’accueillir des résidences d’artistes. L’allée d’accès de 500 mètres, classée en 1993, et les éléments protégés en 1995 (porche, chapelle, cour) attestent de la reconnaissance patrimoniale du site.
Enfin, le manoir incarne la transition entre féodalité et modernité : relevant initialement de l’abbaye de Lonlay, il devint un symbole de l’ascension puis du déclin d’une famille noble locale. Les dalles funéraires et le gisant de l’église Notre-Dame-sur-l’Eau, aujourd’hui disparus ou dispersés, rappellent cette histoire, tandis que les spectacles organisés par la SVAADE insèrent le lieu dans une dynamique contemporaine, entre mémoire et création.