Origine et histoire du Manoir de la Guérinière
Le manoir de la Guérinière est une demeure seigneuriale édifiée aux XVe et XVIe siècles, principalement en granit roux, caractéristique des constructions nobles de Basse-Normandie. Selon la tradition locale, Raoul Rossignol, membre d’une famille influente de la région, en devint propriétaire en 1450, à la fin de la guerre de Cent Ans, lorsque les troupes anglaises quittèrent définitivement la Normandie. Ce contexte post-conflit marqua une période de reconstruction et d’affirmation du pouvoir des seigneurs locaux, souvent matérialisé par l’édification de manoirs fortifiés.
À l’origine, le manoir présentait des éléments défensifs typiques des maisons fortes médiévales : des tours d’angle au nord, des douves à l’est et à l’ouest, ainsi qu’un logis rectangulaire aux murs épais. Ces dispositifs reflétaient les tensions persistantes de l’époque, malgré la fin officielle des hostilités. L’architecture initialement austère évolua cependant avec les siècles, intégrant des éléments de confort et d’esthétique Renaissance, comme en témoignent les modifications ultérieures.
La première transformation majeure intervint en 1637, sous l’impulsion de Jacques Germont, nouveau propriétaire issu d’une lignée qui conservera le manoir pendant quatre siècles. Les travaux, attestés par un linteau daté au-dessus de la porte principale, concernèrent la façade, l’escalier intérieur et l’aménagement d’un jardin à la française. Deux pavillons arrière, probablement symétriques, furent détruits ou remodelés, marquant une transition vers une résidence plus résidentielle que défensive.
Ce chantier s’inscrivait dans un mouvement régional de modernisation des demeures seigneuriales, influencé par les canons architecturaux du XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, la grande salle du manoir subit une rénovation en 1772, reflétant les goûts de l’époque pour des espaces plus lumineux et ornés. Les boiseries, alors à la mode, furent ajoutées avant d’être retirées un siècle plus tard, lors des travaux de 1880.
Cette dernière campagne de modernisation, plus radicale, vit le comblement des douves et la destruction d’une tour arrière, altérant partiellement le caractère médiéval du lieu. Ces choix s’expliquent par une volonté d’adapter le manoir aux standards de confort bourgeois du XIXe siècle, au détriment de son héritage militaire. Le manoir de la Guérinière, resté dans la même famille pendant près de 400 ans, incarne aujourd’hui un patrimoine architectural hybride, mêlant traces médiévales et ajouts classiques.
Depuis 1975, ses façades et toitures sont inscrites à l’inventaire des monuments historiques, reconnaissant sa valeur historique et esthétique. Bien que propriété privée, le site se visite sur rendez-vous, offrant un témoignage rare des évolutions de l’habitat noble en Normandie, des guerres franco-anglaises à l’ère industrielle. Sa localisation à Passais Villages, près de Domfront, en fait un exemple représentatif des manoirs de cette micro-région, souvent caractérisés par l’usage du granit local et une organisation spatiale en U ou en L.
Les deux pavillons carrés encadrant le logis principal, bien que postérieurs aux parties les plus anciennes, illustrent cette typologie régionale. Le manoir participe ainsi à un réseau de demeures seigneuriales qui jalonnent le bocage normand, reflétant son histoire féodale puis rurale. Enfin, la préservation du manoir soulève des enjeux contemporains, entre conservation du bâti ancien et adaptation aux usages modernes.
Les propriétaires actuels, conscients de cette responsabilité, entretiennent le site tout en permettant des visites ponctuelles, contribuant à la transmission de ce patrimoine. Son inscription partielle aux monuments historiques, bien que limitée, offre une protection juridique contre les transformations irréversibles, tout en laissant une marge pour des aménagements compatibles avec sa vocation résidentielle.