Origine et histoire du Manoir de la Ville-aux-Veneurs
Le manoir de la Ville-aux-Veneurs est édifié entre 1761 et 1763 pour Sébastien Moizan (1705-1779), ancien avocat au parlement de Bretagne devenu marchand de toile. Ce dernier, également administrateur des biens de la famille de Cornulier, fait construire le corps principal et le pigeonnier. Son activité économique, centrée sur le commerce des toiles, reflète l'importance de cette industrie en Bretagne centrale au XVIIIe siècle, avec des réseaux de blanchisseurs répartis dans plusieurs paroisses locales comme Saint-Caradec ou Hémonstoir.
Le fils de Sébastien, Pierre-Anne Moizan (1740-1817), reprend l’activité familiale et agrandit le manoir en ajoutant l’aile est. Il devient le premier maire de Trévé en 1790, marquant l’ancrage politique de la famille dans la région. Ses archives, couvrant 1772 à 1793, révèlent une production massive de toiles (1 640 balles en 20 ans), blanchies par des artisans locaux avant exportation via Saint-Malo. Ce système économique, basé sur la sous-traitance et la saisonnalité, illustre les défis logistiques et financiers des marchands de l’époque.
Au XIXe siècle, le manoir passe à Ange-Marie Moizan, fils de Pierre-Anne, puis à sa fille Jeanne-Marie, épouse du médecin Jean-Auguste-Marie Oheix. Leur descendant, l’historien André Oheix (1882-1915), y réside avant que la propriété ne reste dans la famille Guillon jusqu’aux années 1990. Le manoir, protégé depuis 1975 pour ses façades, toitures, et décors intérieurs (escalier en bois, salons), incarne l’héritage architectural et social de l’aristocratie marchande bretonne. Son état actuel, après des décennies d’abandon, contraste avec sa richesse historique.
La toponymie du lieu, Ville-aux-Veneurs, évoque une origine liée à la chasse (veneur désignant un chasseur), tandis que le terme ville renvoie ici à une ferme ou maison de campagne, typique des domaines ruraux bretons. Le manoir, construit en calcaire et granit, se distingue par son toit à croupe orné de lucarnes et d’un lignolet en ardoise représentant des scènes équestres, aujourd’hui disparu. Son plan allongé, avec un corps central et deux pavillons, s’inspire des manoirs des XVe–XVIe siècles, adaptés aux besoins résidentiels du XVIIIe siècle.
Classé monument historique en 1975, le manoir illustre aussi le déclin de l’industrie toilière bretonne, déjà amorcé lors de la transmission à Ange-Marie Moizan. Les archives familiales, étudiées par des historiens comme Yann Lagadec, éclairent les réseaux commerciaux et les stratégies économiques des Moizan, tout en soulignant le rôle des élites locales dans la gestion des territoires ruraux. Aujourd’hui propriété privée, le manoir fait l’objet de travaux de restauration, bien que certains éléments décoratifs originaux, comme le lignolet, aient été perdus.