Origine et histoire du Manoir de Saint-Ortaire
Le manoir de Saint-Ortaire, aussi appelé manoir de la Mare du Dézert, est un logis seigneurial situé à Le Dézert, dans la Manche (Normandie). Construit au début du XVIe siècle, il incarne la transition entre le Moyen Âge et la Renaissance, avec une architecture préservée, notamment sa grande salle basse double et sa chapelle seigneuriale. Ce monument offre un témoignage rare de l’organisation des demeures nobles de l’époque dans la région.
La propriété appartenait à la famille de La Mare, noble lignée du Cotentin, du XIVe au XVIe siècle. Exilée pendant l’occupation anglaise (1417), elle revint après la libération de la Normandie. Guillaume de La Mare (1451-1525), chanoine et docteur en droit, est attribué comme commanditaire de la reconstruction du manoir vers 1500. Son éducation humaniste et ses liens avec la cour de France (il servit le roi Charles VIII) expliquent la qualité architecturale de l’édifice, notamment ses cheminées sculptées et ses carreaux aux fleurs de lys.
Le manoir fut vendu en 1614 à Michel Martin, un riche drapier de Saint-Lô, avant de passer entre les mains de personnalités comme Armand-Jérôme Bignon, bibliothécaire de Louis XV, ou Jérome-Joseph-Marie Grimaldi de Monaco. La chapelle, dédiée à saint Ortaire (invoqué pour la santé des enfants), fut remaniée au XVIIe siècle. Le site, entouré d’une double enceinte (mur et fossé), fut inscrit aux Monuments Historiques en 2004 pour son intérêt archéologique et sa restauration primée (Vieilles Maisons Françaises, Fondation du Patrimoine).
L’édifice se distingue par son plan médiéval de chamber-block : une vaste salle centrale (4,95 m de haut) accessible par une porte à linteau en accolade, flanquée d’un escalier tournant et d’une cheminée monumentale en pierre rouge. La salle haute, superposée, conserve une rare cheminée gothique en calcaire. Deux escaliers à vis desservent les chambres et latrines, révélant une organisation hiérarchisée de l’espace. Des indices architecturaux (comme une cellule intermédiaire antérieure) suggèrent une phase de construction avant 1500, confirmant une évolution en plusieurs étapes.
La chapelle seigneuriale, probablement jointe à l’origine au portail d’entrée, et la fontaine associée, complètent cet ensemble homogène. Le manoir illustre ainsi le statut élevé de ses propriétaires, mêlant fonctions résidentielles, religieuses (droit de chapelle) et agricoles (pressoir, grange). Son inscription en 2014 couvre le logis, la chapelle et la fontaine, excluant une extension moderne. Les archives révèlent aussi la disparition d’éléments défensifs, comme une tour carrée au nord et un portail double à l’est.
Les recherches d’Yves Nédélec (1974) et les descriptions des actes notariés (1654) soulignent l’importance historique du site. Les carreaux aux lys royaux et les armes érodées de la famille de La Mare (croix de gueules sur fond d’argent) attestent de leurs liens avec la monarchie française. Aujourd’hui propriété privée, le manoir reste un exemple emblématique de l’habitat seigneurial normand, alliant héritage médiéval et innovations renaissantes.