Origine et histoire
La manufacture d'armes de Châtellerault, surnommée la Manu, fut créée par ordonnance royale le 14 juillet 1819 sur les bords de la Vienne, dans le Centre-Ouest de la France. Ce choix stratégique répondait à la fermeture des manufactures du Nord (Maubeuge, Charleville, Klingenthal) après les guerres napoléoniennes, jugées trop vulnérables près des frontières. Le site bénéficiait d’une tradition métallurgique locale (coutellerie) et de l’énergie hydraulique de la rivière. Initialement dédiée aux armes blanches, la production s’étendit aux armes à feu dès 1830, puis à l’artillerie et aux missiles au XXe siècle.
Entre 1819 et 1886, le site adopta un plan symétrique avec des bâtiments en tuffeau, dirigés par les architectes Ledard et Guillebon. L’essor industriel modifia profondément le paysage : sheds, hangars en brique, et cheminées (dont une de 61 m) apparurent après 1886, tandis que le béton et le verre dominèrent à partir de 1914. La main-d’œuvre passa de 34 ouvriers en 1819 à 8 000 pendant la Première Guerre mondiale, surnommés Manuchards. La manufacture produisit des armes emblématiques comme le fusil Chassepot (1870) ou le Lebel M1886, ainsi que des pièces d’artillerie comme le frein hydraulique du canon de 75 mm.
Fermée en 1968, la Manu fut reconvertie dès les années 1970 en pôle culturel par la ville de Châtellerault. Le site abrite aujourd’hui le musée Auto Moto Vélo (incluant un espace sur la manufacture), une patinoire (La Forge), des archives de l’armement, une école de cirque, et des œuvres contemporaines comme les 2 Tours de Jean-Luc Vilmouth (1994). Quatre cheminées en brique et plusieurs bâtiments (dont l’administration, classée) témoignent de ce patrimoine industriel, protégé partiellement depuis 1989.
L’énergie hydraulique joua un rôle clé : une turbine Fourneyron fut installée en 1844, suivie de centrales thermique et hydroélectrique (1914–1921). Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’usine employa 7 000 ouvriers, devenant l’une des plus grandes manufactures d’armement d’Europe. Après 1968, les archives, les musées et les équipements sportifs (skate park, salles de sport) perpétuèrent la mémoire du site, tout en l’ancrant dans la vie locale.
La manufacture fut aussi un acteur géopolitique : elle fabriqua des armes pour la Russie avant 1914, sous la supervision du grand-duc Nicolas. Son déclin s’inscrit dans la modernisation de l’armée française, avec le remplacement d’armes obsolètes comme le fusil-mitrailleur Chauchat par le MAC 24/29 à partir de 1924. Aujourd’hui, le site allie patrimoine industriel, création artistique et éducation, illustrant une reconversion exemplaire.