Origine et histoire de la Manufacture des tabacs
La Manufacture des tabacs de Morlaix, située quai de Léon dans le Finistère, est la seule manufacture d’Ancien Régime à avoir conservé l’activité industrielle pour laquelle elle fut conçue. L’ensemble architectural résulte de quatre grandes campagnes de construction : l’édification initiale entre 1736 et 1740 d’après les plans de l’architecte Blondel et réalisée par l’entrepreneur parisien Henri Pillet ; des additions à partir de 1811 par Boyer (halles, fours, ateliers) ; des locaux liés à l’avènement de la vapeur construits entre 1868 et 1871 par les ingénieurs Mondésir et Debize, comprenant notamment l’installation de râpage pour la poudre à priser ; et enfin, pendant l’entre-deux-guerres, l’ajout de quatre bâtiments couronnés par une charpente en béton imitant le bois. Les bâtiments originels, organisés en trois ensembles (manufacture, magasins, logis) et construits en granite extrait des îlots de la baie de Morlaix, subsistent pour l’essentiel, légèrement modifiés et entourés d’aménagements plus récents. Le fermier général François-Renée Dupleix fit remblayer un marécage au bord de la rivière pour rapprocher la manufacture du quai, ce qui facilitait le transport des matières premières et des produits finis ; Louis XV ordonna la construction des murs en 1736.
Le site bénéficie d’une protection au titre des monuments historiques : les façades et toitures des bâtiments non classés ainsi que le jardin sont inscrits depuis le 7 août 1997, et les bâtiments du XVIIIe siècle, les installations du bâtiment I, les cases à tabac râpés du bâtiment J et la charpente des bâtiments E, E' et G ont été classés le 3 septembre 2001.
La manufacture a connu son apogée dans la seconde moitié du XIXe siècle : au plus fort de l’activité, dans les années 1880, elle employait plus de 1 700 salariés, nombre important pour une ville d’environ 16 000 habitants, avec une main-d’œuvre issue de Morlaix et de son hinterland. L’introduction de la vapeur, puis la mécanisation et l’automatisation — notamment grâce aux machines Belot — ont permis d’accroître la production tout en réduisant progressivement les effectifs, qui sont tombés à 185 salariés en 1995 ; cette année-là l’établissement représentait encore 10 % des recettes professionnelles locales. Les femmes y ont pris une place croissante à partir des années 1850, devenant nombreuses dans la fabrication des cigares et des cigarettes ; les ouvrières, surnommées butunières, contribuaient fortement à la renommée de la manufacture.
L’incendie de 1995 endommagea gravement une toiture et une aile, et marqua le début du déclin industriel : Altadis (anciennement Seita) annonça en 2000 la fin des activités à Morlaix et le site ferma définitivement en 2004. La Chambre de commerce et d’industrie de Morlaix acquit le monument en avril 2001 et obtint un classement partiel ; en mai 2002 un schéma directeur préconisa la mixité des affectations autour de l’habitat, de l’enseignement (IUT de Brest), de la culture et des entreprises. Sur 31 000 m² de plancher, 10 000 furent démolis entre 2003 et 2005, puis l’aile ouest retrouva de nouvelles fonctions (ateliers d’artistes, entreprises, bureaux) dès décembre 2007 ; la réfection des charpentes et toitures sinistrées s’est poursuivie à partir de 2008 et l’ouverture des cours et passages publics a été réalisée en 2009. Début 2022, l’ancienne pouponnière a entamé une rénovation pour de l’habitat privé.
La reconversion culturelle et scientifique du site a donné naissance à plusieurs projets, dont le SEW et l’Espace des sciences. Le SEW réunit le cinéma La Salamandre, le théâtre de l’Entresort et l’association musicale Wart ; l’association SEW, créée en 2012, a signé avec Morlaix Communauté un bail de 40 ans et mobilisé des financements publics et privés pour un projet d’environ 8,8 millions d’euros, dont un prêt de 2,5 millions consenti par l’association. Deux cabinets d’architectes, Construire (Loïc Julienne, Alice Périot, Giulia Tellier) et Laab (Amélie Loisel), ont conçu des espaces modulaires : le SEW comporte un cinéma de trois salles de 50, 100 et 150 places aménagées en coques de bois évoquant des carènes inversées, une salle de spectacle de 240 places assises (800 debout), des salles de répétition et des ateliers ; la salle de spectacle a été inaugurée le 12 septembre 2020 et le cinéma le 6 juillet 2021.
L’Espace des sciences, porté par Morlaix Communauté, vise à valoriser le patrimoine industriel et la mémoire ouvrière de la Manufacture. La convention signée en 2013 a permis d’obtenir un soutien important de l’ANRU et d’autres partenaires pour constituer une enveloppe budgétaire de 9,4 millions d’euros ; le programme comprend la réhabilitation du bâtiment et des anciennes machines et l’installation d’une scénographie. Le cabinet OPUS 5 a été retenu pour piloter les travaux de réhabilitation, la restauration des anciennes machines a été confiée à un conservateur du patrimoine et le chantier scénographique a démarré en 2021. L’Espace des sciences propose sur 2 400 m² huit expositions permanentes, une exposition temporaire et un « Espace des savoirs », avec deux parcours distincts consacrés au patrimoine industriel et aux sciences générales, et mettra en valeur la salle des Moulins à râper le tabac, classée au titre des Monuments historiques. L’Espace des sciences de Morlaix est ouvert depuis juillet 2024.