Origine et histoire du Site archéologique
Le site de la Graufesenque, appelé Condatomagus à l’époque romaine, était le plus grand atelier de céramique sigillée de l’Empire romain au Ier siècle. Situé à 1 km à l’ouest de Millau (Aveyron), sur la rive gauche du Tarn, il bénéficiait d’une position stratégique près du confluent avec la Dourbie, à 370 m d’altitude. Son nom, d’origine gauloise (condate, « confluent »), reflète son rôle économique lié aux échanges et à la production artisanale. Les Rutènes, peuple gaulois local, occupaient déjà le site, comme en témoigne l’oppidum protohistorique de la Granède, distant de 1,5 km.
Les ateliers de poterie de la Graufesenque connurent leur apogée entre 40 et 60 ap. J.-C., devenant le premier centre de production de céramique sigillée en Occident romain. Leurs produits, exportés jusqu’en Germanie, Grèce, Syrie ou Égypte, supplantèrent même les ateliers italiens. La vaisselle fine, souvent estampillée et recouverte d’un vernis rouge brique, était fabriquée à partir d’argiles locales (marnes du Domérien) et d’engobes triasiques. La cuisson, à 1 050–1 060 °C, permettait des productions massives, comme en témoigne un four capable de cuire 40 000 vases en 3–4 jours.
Le déclin débuta à la fin du Ier siècle, marqué par l’épuisement des gisements d’argile et la concurrence d’autres sites comme Lezoux (Auvergne). Les ateliers se déplacèrent partiellement vers Bannasiacum (actuelle Banassac), où la production se poursuivit jusqu’au IIe siècle. La Graufesenque cessa définitivement son activité vers 120–150 ap. J.-C., après une phase de décadence qualitative. Le site comprenait aussi une zone artisanale, des habitats, des temples (dont un fanum gallo-romain), et des thermes, révélant une organisation sociale complexe incluant esclaves et artisans.
Les premières découvertes archéologiques remontent à 1830, avec la mise au jour d’un four lors d’une inondation. Les fouilles systématiques débutèrent en 1862 (abbé Malzac), puis se poursuivirent avec l’abbé Cérès (1880–1886), qui souligna l’ampleur du site et son rayonnement commercial. Le chanoine Frédéric Hermet (1901–1906) publia des travaux majeurs, confirmés par Joseph Déchelette, qui identifia des marques de la Graufesenque jusqu’à Pompéi. Les recherches modernes, menées notamment par Alain Vernhet à partir de 1975, permirent de reconstituer l’organisation des ateliers et leur chronologie en six périodes, de 10 à 150 ap. J.-C.
Le musée de Millau, inauguré en 1980, expose aujourd’hui des collections de céramiques sigillées (coupes, bols, lagènes) et des « bordereaux d’enfournement » gravés par les potiers. Les vestiges archéologiques, protégés depuis 1951 (inscriptions et classements aux Monuments historiques), incluent des fours, un hypocauste, et des temples. Le site illustre l’innovation technique romaine, la standardisation industrielle, et le rôle clé des artisans gaulois dans l’économie impériale. Les graffites retrouvés, publiés par Robert Marichal (1988), offrent aussi un éclairage unique sur la vie quotidienne et l’organisation du travail.