Origine et histoire du Musée de la Reine Bérengère
Le musée de la Reine Bérengère est un ensemble de trois maisons à pans de bois situées dans la rue éponyme au Mans, en plein cœur de la cité Plantagenêt. Bien que son nom évoque Bérengère de Navarre (1165-1230), épouse de Richard Cœur de Lion, le bâtiment principal date en réalité de la fin du XVe siècle et fut reconstruit par des marchands manceaux, les Véron. La légende populaire associe ces maisons à la mort de la reine, mais des recherches historiques suggèrent plutôt un lien avec la famille Bellanger, riche lignée de commerçants et juristes ayant occupé les lieux dès 1403. La maison dite « de l’Annonciation » (n°9) se distingue par sa façade sculptée de statuettes représentant la Vierge et l’ange Gabriel, inspirée du style italien avec arabesques et motifs végétaux.
Au XIXe siècle, ces maisons, alors à l’abandon, furent redécouvertes grâce à une lithographie d’Alexandre Boyot et devinrent un symbole de l’engouement romantique pour le Moyen Âge. En 1836, des antiquaires pillèrent une partie des sculptures extérieures, comme huit statuettes transformées en pieds de table. Face à ces dégradations, le maire Louis Cordelet tenta de protéger le patrimoine, mais ce n’est qu’en 1881 que les maisons furent classées monuments historiques. Un incendie endommagea ensuite la structure, avant qu’Adolphe Singher, directeur des Mutuelles du Mans, ne les rachète en 1891 pour les restaurer dans un style Renaissance, retrouvant même des statues dispersées dans l’Orne.
Le musée ouvrit officiellement en 1925, présentant des collections ethnologiques et artistiques locales, comme des céramiques de Ligron, des peintures de Théodore Boulard, ou des meubles typiques du Maine. Les objets exposés évoquaient la vie rurale sarthoise, l’artisanat (sabots, boissellerie) et l’industrialisation (fonderies). Parmi les pièces remarquables figuraient des épis de faitage en terre cuite, symboles de richesse, et des œuvres du potier Louis-Léopold Thuilant, immortalisé par les photos de Robert Doisneau. Fermé en 2022, ses collections furent transférées aux musées de Tessé et Jean-Claude Boulard-Carré Plantagenêt.
La maison Renaissance, avec sa sablière sculptée d’un bélier et sa charpente remarquable, illustre l’opulence des marchands du Mans à la fin du Moyen Âge. Son oratoire seigneurial, ses cheminées gothiques (dont un moulage reproduit celle du musée de Cluny), et son mobilier des XVe et XVIe siècles en faisaient un témoignage rare de l’architecture civile de l’époque. La « chambre à feu », avec son buffet deux-corps et son basset (meuble typique sarthois), reconstituait une ambiance domestique bourgeoise, tandis que les étages supérieurs abritaient des objets religieux, médicaux et artisanaux, comme les étains ou les livres de chants grégoriens.
L’histoire du musée est aussi celle de ses collectionneurs. Adolphe Singher, passionné d’art, publia en 1898 un catalogue de 70 pages et ouvrit ses portes au public bien avant l’acquisition par la ville. Madame Liger, veuve d’un grand collectionneur manceau, offrit des pièces majeures, comme un banc seigneurial du XIVe siècle ou une tapisserie de Louis XII. Les donations se poursuivirent au XXe siècle, avec des tableaux de Paul Soyer représentant les fonderies locales ou des portraits d’ouvriers par Charles Eugène Morancé. Le musée devint ainsi un lieu de mémoire de la Sarthe, mêlant patrimoine architectural, vie quotidienne et révolution industrielle.
Malgré sa fermeture, le bâtiment reste un symbole du Mans médiéval et renaissant. Son classement en 1881, puis en 1913, souligna son importance patrimoniale, tandis que ses façades à colombages et ses décors sculptés attestent du savoir-faire des artisans du Maine. Les controverses autour de son nom (Bellanger vs Bérengère) et les restaurations parfois fantaisistes d’Adolphe Singher ajoutent à son mystère. Aujourd’hui, bien que ses collections aient été dispersées, la maison de la Reine Bérengère demeure un témoin clé de l’histoire urbaine et culturelle du Mans, entre légende plantagenêt et réalité marchande.