Origine et histoire
Le phare de Tévennec, édifié entre 1869 et 1875 sur un rocher battue par les vagues au nord du Raz de Sein, fut conçu par les ingénieurs Léonce Reynaud et Paul Joly. Ce projet ambitieux visait à sécuriser ce passage maritime périlleux, réputé pour ses courants violents (jusqu’à 13 km/h) et ses nombreux naufrages. Contrairement aux phares en mer classiques, Tévennec adopte la forme unique d’une maison-phare, combinant une tour carrée de 11 mètres à un logement pour gardien et sa famille, construit avec des pierres locales et de la kersantite. Son architecture, inspirée des villégiatures côtières, s’avéra rapidement inadaptée aux conditions extrêmes du site, exposé aux tempêtes et aux paquets de mer.
La construction, menée dans un contexte de croyances locales fortes, fut marquée par des réticences des ouvriers et des habitants de l’île de Sein. Ceux-ci, superstitieux, craignaient le rocher maudit du Tévennec, associé depuis des siècles à l’Ankou maritime – une figure celte collectant les âmes des naufragés. Les ouvriers rapportèrent des phénomènes étranges (bruits, objets déplacés), tandis que les gardiens, souvent isolés, subirent des conditions de vie épouvantables. Entre 1875 et 1910, 23 gardiens se succédèrent, certains perdant la raison ou la vie, comme Henri Guézennec (1876–1879) ou Alain Menou (1885). L’administration tenta d’améliorer les conditions en affectant des couples à partir de 1897, mais les difficultés persistèrent.
Mis en service le 15 mars 1875 sans inauguration officielle, le phare fonctionna en tandem avec celui de la Vieille pour guider les navires via des secteurs lumineux colorés (blanc = voie sûre, rouge = danger). Son automatisation en 1910 mit fin à la présence humaine permanente, mais sa réputation de « phare maudit » persista, alimentée par des légendes (cris des naufragés, faille sous-marine produisant des grondements) et des récits dramatiques. En 1910, une croix en fer forgé fut installée après un exorcisme, mais disparut en 2009 lors d’une tempête. Classé monument historique en 2015, Tévennec devint un symbole du patrimoine maritime français, sauvé in extremis par la SNPB (Société Nationale pour le Patrimoine des Phares et Balises).
Entre 2011 et 2021, la SNPB, dirigée par Marc Pointud, mena une campagne pour sa restauration, obtenant une convention d’occupation en 2011. Pointud y séjournant 69 jours en solitaire en 2016, médiatisant le projet et collectant des fonds via le mécénat. Malgré des refus administratifs initiaux, le ministère de la Mer lança en 2021 un plan de restauration des phares en mer, allouant 600 000 € à Tévennec. Les travaux du toit et de la charpente, achevés en 2023, permirent de préserver ce patrimoine unique. Aujourd’hui, Tévennec incarne à la fois un défi technique, un lieu de mémoire maritime, et un projet culturel (résidence d’artistes), tout en restant associé à des naufrages célèbres, comme celui du Séduisant (1796, 300 morts) ou du cargo Jules Chagot (XXe siècle).
Le rocher de Tévennec, autrefois appelé Grand Stevennet, est géologiquement marqué par une faille sous-marine traversante, expliquant scientifiquement les « cris » attribués aux âmes des naufragés. Cette particularité, combinée à son isolement et à son histoire tourmentée, en fait un lieu à la fois scientifique et mythique. Les gardiens, comme les Quéméré (1900–1905), durent s’adapter à des conditions extrêmes : ravitaillement aléatoire, humidité permanente, et isolement. Leur quotidien, rythmé par les tempêtes et les légendes, reflète la dureté de la vie des marins bretons du XIXe siècle, dépendants de la mer et de ses caprices. Aujourd’hui, Tévennec attire artistes et médias, devenant un symbole de résilience et de préservation du patrimoine maritime.