Origine et histoire
L’usine de moulinage de la Galicière, située à Chatte en Isère, est un vestige industriel majeur du XIXe siècle, né du regroupement en 1855 de deux fabriques voisines, la Fabrique Haute et la Fabrique Basse. Achetée par les négociants lyonnais François Fleury Cuchet et Romain Deprandière, elle fut dirigée par François Cuchet et son gendre Joseph Louis Marc Crozel. L’usine, fournisseur de la Maison Deprandière et Maurel à Lyon, connut un essor rapide : en 1870, elle comptait 600 tavelles, 6 000 broches et 56 bassines, devenant la troisième entreprise de moulinage du département. Son architecture, optimisée pour chaque étape de production (magnanerie, filature, forge), reflète les exigences techniques et hygrométriques du travail de la soie.
La Galicière illustre l’âge d’or du moulinage en Dauphiné, région leader en France à la fin du XVIIIe siècle, grâce à son réseau hydraulique et sa main-d’œuvre qualifiée. Le site, alimenté par un ancien moulin attesté dès 1651, conserve des machines datant de la Révolution française, dont un four à cocons et des systèmes de régulation thermique et hydrométrique uniques. Les bâtiments, organisés par fonction (dortoirs pour ouvrières, réfectoire, logements des contremaîtres), témoignent d’une organisation sociale et spatiale rigoureuse. Classée Monument Historique en 2004, l’usine fut sauvée en 1997 par un couple d’architectes, qui créa l’association Les Amis de la Galicière pour sa réhabilitation.
La magnanerie, cœur de l’élevage des vers à soie, se distingue par sa structure en double hauteur (6 × 11 m), ses claies ajourées et ses persiennes régulant lumière et ventilation. Les salles d’ouvraison, dédiées au dévidage et au moulinage, exploitent l’inertie thermique des murs semi-enterrés et des voûtes badigeonnées pour maintenir une hygrométrie à 80 % et une température entre 20 et 25 °C, conditions idéales pour travailler la soie. Les machines, encore en place, occupent tout l’espace disponible, reliées par des arbres de transmission actionnés par des roues hydrauliques situées à proximité immédiate.
Après sa fermeture dans les années 1980, le site fut rouvert au public lors des Journées du Patrimoine, proposant expositions, concerts et pièces de théâtre inspirées par son histoire, comme Soie dite en chantant de Pierre Lecarme. En 2003, l’association reçut le Grand Prix rhônalpin du patrimoine pour la reconversion de la magnanerie en salle d’exposition. Aujourd’hui, la Galicière incarne un patrimoine industriel exceptionnel, où architecture, machinisme et mémoire ouvrière dialoguent, offrant une plongée dans l’univers méconnu des tavelles et des moulinières.
Le déclin de l’usine débuta avec la mort d’Anne-Marie Crozel en 1996, dernière héritière de la famille dirigeante. Le dortoir des ouvrières, en pisé, menaçait ruine et fut démoli, mais les autres bâtiments, dont l’appartement du contremaître et la cage à roue, furent préservés. Le galetas, ancien lieu de grainage, révèle une charpente adaptée aux claies à vers à soie, tandis que les oculi à châssis entoilé témoignent de l’ingéniosité des systèmes de ventilation. Ce site, capsule de temps unique en Europe, rappelle aussi le rôle clé des femmes dans cette industrie, logées sur place et soumises à une discipline stricte, comme en attestent les judas de surveillance dans les dortoirs.