Origine et histoire de la Villa de Noailles
La villa Noailles est édifiée entre 1923 et 1933 à Hyères, dans le Var, sur un terrain de 1,5 hectare offert à Charles de Noailles pour son mariage. Commandée par ce mécène et sa femme Marie-Laure, elle incarne leur vision moderniste : une maison « infiniment pratique et simple », baignée de lumière, où chaque détail répond à des besoins fonctionnels. Robert Mallet-Stevens, choisi après les refus de Mies van der Rohe et les désaccords avec Le Corbusier, conçoit un ensemble de cubes aux lignes épurées, percés de larges baies vitrées, rejetant tout ornement superflu au profit de terrasses, toits plats et jeux de lumière.
Le projet initial, modeste (« une petite maison dans le Midi »), évolue vers un complexe de 2 000 m2 et 60 pièces, incluant une piscine intérieure couverte (première en France), un squash, un gymnase et des jardins méditerranéens et cubistes. La villa devient un laboratoire architectural et artistique : Mallet-Stevens collabore avec des pionniers comme Eileen Gray, Pierre Chareau ou Theo van Doesburg pour créer un mobilier intégré (fauteuils en tube chromé, lits suspendus, placards muraux) et des décors audacieux, tandis que des artistes tels que Giacometti, Lipchitz ou Mondrian y exposent leurs œuvres. Les jardins, dont un triangulaire signé Gabriel Guevrekian, dialoguent avec des sculptures comme La Joie de vivre de Lipchitz.
Lieu de rencontre de l’avant-garde (Picasso, Dalí, Buñuel, Cocteau), la villa accueille des tournages, comme Les Mystères du château du Dé de Man Ray (1929), et des bals légendaires. Charles de Noailles y finance L’Âge d’Or de Buñuel, écrit dans une chambre d’amis. Après la mort de Marie-Laure en 1970, la ville d’Hyères acquiert le domaine en 1973. Classée Monument Historique en 1975 et 1987, elle est restaurée à partir de 1991 pour devenir un centre d’art contemporain en 1996, mêlant expositions, résidences d’artistes et festivals (mode, design, photographie).
La gestion récente de la villa Noailles a cependant été émaillée de controverses. Un audit de l’IGAC en 2024 révèle un déficit cumulé de 4 millions d’euros, lié à des dépenses somptuaires (réceptions, déplacements). En mai 2025, le ministère de la Culture suspend son directeur, Jean-Pierre Blanc, et des mécènes comme Chanel retirent leur soutien, exigeant une refonte de la gouvernance. Malgré ces turbulences, la villa reste un symbole du mécénat et de l’innovation architecturale des années 1920–1930.
L’architecture de la villa illustre les principes du mouvement rationaliste : fonctionnalité (chauffage central, téléphones dans chaque chambre), économie décorative, et intégration de l’art dans le quotidien. Les matériaux traditionnels (maçonnerie enduite) imitent le béton armé, tandis que des innovations comme les vitres coulissantes escamotables ou les stores en châtaignier peint témoignent d’un luxe discret. Les espaces de service, conçus pour une vingtaine de domestiques, reflètent l’organisation sociale de l’époque. Aujourd’hui, la villa Noailles est le seul centre d’art en France à articuler sa programmation autour de l’architecture, du design et de la mode, perpétuant son héritage avant-gardiste.