Origine et histoire du Village-martyr
Le village d’Oradour-sur-Glane, situé à 20 km au nord-ouest de Limoges en Haute-Vienne, était un bourg paisible de 1 574 habitants en 1936, marqué par une vie rurale et commerciale animée, notamment grâce à son marché hebdomadaire. Politiquement ancré à gauche, il accueillit des vagues de réfugiés entre 1939 et 1944 : républicains espagnols, Alsaciens, Lorrains, Juifs et habitants du Nord fuyant l’occupation ou les persécutions. Malgré la présence allemande en zone libre à partir de 1942, la population locale ne subit aucune exaction majeure avant juin 1944, vivant dans une relative quiétude malgré les tensions croissantes de la Résistance régionale.
Le 10 juin 1944, le 1er bataillon du 4e régiment de Panzergrenadier Der Führer, intégré à la division SS Das Reich, encercla Oradour-sur-Glane sous les ordres du Sturmbannführer Adolf Diekmann. Prétendant rechercher des armes cachées, les SS rassemblèrent 643 habitants – dont 191 enfants – sur le champ de foire, avant de séparer hommes, femmes et enfants. Les hommes (180) furent mitraillés dans six granges, leurs corps brûlés ; les femmes et enfants (350) furent enfermés dans l’église, où une charge explosive fut déclenchée, suivie de tirs et d’un incendie. Seule Marguerite Rouffanche survécut à l’église, tandis que cinq hommes échappèrent aux fusillades. Le village fut systématiquement pillé et incendié, réduisant les corps en cendres pour effacer les traces.
Le massacre, planifié lors de réunions entre SS et miliciens français les 9 et 10 juin, s’inscrivait dans une stratégie de terreur visant à réprimer la Résistance limousine, active dans les maquis voisins comme ceux des monts de Blond ou de la forêt de Brigueuil. Aucune preuve ne lie Oradour à des activités résistantes ; le choix du village, peut-être influencé par la Milice ou des rumeurs, releva d’une volonté d’exemple. La division Das Reich, endurcie par les exactions sur le front de l’Est, appliqua des méthodes déjà éprouvées : représailles collectives, destructions et meurtres de civils, justifiées par l’ordonnance Sperrle (février 1944) autorisant une répression sans limite.
Les suites judiciaires furent marquées par le procès de Bordeaux (1953), où 21 accusés – dont 14 Alsaciens Malgré-nous – furent jugés. La condamnation de ces derniers, perçue comme injuste, provoqua une crise nationale et une loi d’amnistie en février 1953, libérant les condamnés sous la pression politique. Cette décision raviva la douleur des survivants et des familles, déjà traumatisés par l’absence de justice pour les 642 victimes identifiées (dont 393 habitants d’Oradour). Le dernier procès, celui d’Heinz Barth en RDA (1983), confirma la responsabilité SS, mais la plupart des criminels échappèrent à tout châtiment.
Depuis 1945, les ruines d’Oradour, classées monument historique, sont préservées en mémoire des victimes. Un Centre de la mémoire, inauguré en 1999, documente le massacre et son contexte, tandis que le nouveau bourg, reconstruit à proximité, incarne la résilience des survivants. Les commémorations annuelles, souvent présidées par des chefs d’État français et allemands (comme en 2013 avec Hollande et Gauck, ou en 2024 avec Macron et Steinmeier), soulignent l’enjeu mémoriel du site, symbole des crimes nazis et de la réconciliation franco-allemande.
L’historiographie récente, basée sur des archives ouvertes dans les années 1990 (procès de Bordeaux, rapports de la Das Reich, témoignages), rejette les thèses négationnistes (comme celles d’Otto Weidinger) ou les justifications par la Resistance. Les historiens, dont Jean-Luc Leleu ou Bruno Kartheuser, s’accordent sur le caractère prémédité du massacre, actant une pédagogie de la terreur destinée à briser le soutien populaire aux maquis. Aujourd’hui, Oradour reste un lieu de pèlerinage et d’éducation, où la transmission de la mémoire lutte contre l’oubli et les révisionnismes, comme en témoignent les récentes profanations du mémorial (2020).