Origine et histoire de l'Auberge de Peyrebeille
L’auberge de Peyrebeille, située près de Lanarce en Ardèche, acquiert une notoriété macabre au début du XIXe siècle. Entre 1818 et 1830, ses propriétaires, Pierre et Marie Martin, ainsi que leur domestique Jean Rochette, sont accusés d’avoir assassiné et volé entre cinquante et cent voyageurs. Seule la mort de Jean-Antoine Enjolras, retrouvé en 1831 avec le crâne fracassé, est formellement établie. Leur fortune suspecte (30 000 francs-or) et les disparitions inexpliquées de clients alimentent les rumeurs, transformant l’auberge en symbole de terreur.
Le procès des quatre monstres s’ouvre en juin 1833 aux assises de Privas, dans un climat politique tendu. Les royalistes ardéchois, dont les Martin sont proches, sont ciblés par une justice partisane. Malgré l’absence de preuves solides pour la majorité des crimes, les accusés sont condamnés à mort pour un meurtre, quatre tentatives et six vols. Le témoignage douteux du mendiant Laurent Chaze, interprété en français depuis l’occitan, joue un rôle clé. Guillotinés le 2 octobre 1833 dans la cour de l’auberge, leurs têtes sont volées et moulées, aujourd’hui conservées au musée Crozatier.
L’affaire s’inscrit dans un contexte de révoltes paysannes (insurrections des Canuts, guerre des forêts royales) et de tensions entre royalistes et libéraux. Les Martin, perçus comme des relais de la noblesse locale, deviennent des boucs émissaires. Leur exécution, devant 30 000 personnes, marque l’apogée d’une justice expéditive. Au XXe siècle, l’auberge est transformée en musée, tandis que des historiens comme Thierry Boudignon remettent en cause la culpabilité des accusés, évoquant une erreur judiciaire fondée sur des rumeurs et des manipulations.
Le bâtiment, peu modifié depuis 1831, abrite aujourd’hui un musée reconstituant l’affaire, avec le mobilier d’époque. À proximité, un hôtel-restaurant et une station-service ont été ajoutés. L’Auberge rouge inspire aussi la culture populaire : films (Autant-Lara en 1951, Krawczyk en 2007), livres (Balzac, sans lien, mais aussi Félix Viallet ou Michel Peyramaure), et même un jeu de société (L’Auberge sanglante, 2015). Son histoire interroge encore sur la construction des légendes noires et les dérives judiciaires.
Contrairement à une idée reçue, l’expression ne pas être sorti de l’auberge n’a aucun rapport avec Peyrebeille : elle est antérieure à l’affaire. Les masques mortuaires des suppliciés, exposés au Puy-en-Velay, rappellent ce procès où la peur collective l’a emporté sur la raison. Certains historiens, comme Boudignon, soulignent les lacunes de l’enquête : Enjolras serait peut-être mort d’une crise cardiaque, et les aveux de Rochette (Maudits maîtres...) pourraient refléter une pression psychologique plutôt qu’une réalité.