Origine et histoire du Château de la Juive
Le château de la Juive, aussi appelé château de Clementigney, trouve ses origines dans une maison seigneuriale dont les premières traces écrites remontent à la fin du XVIIIe siècle. À cette époque, Monseigneur de Fresnoy, seigneur de Chalezeule, en fait sa résidence de campagne. Le domaine, situé sur un terrain appartenant autrefois au chapitre de Sainte-Madelaine, sert alors de lieu de réunion pour la noblesse franc-comtoise avant la Révolution. En 1835, le bien est enregistré au cadastre comme propriété de Mayer Lippmann, un riche marchand juif de Besançon, fondateur de la manufacture Lip. Sa famille, originaire d’Alsace, s’installe dans la région après la Révolution et restaure la demeure, la dotant d’un mobilier luxueux.
La transformation majeure du château intervient entre 1850 et 1870, lorsque Léonie Allegri, petite-fille de Mayer Lippmann et héritière du domaine, confie à l’architecte Alphonse Delacroix le projet de le métamorphoser en une folie néogothique. Le bâtiment adopte alors ses caractéristiques actuelles : tourelle d’escalier, échauguette, et boiseries intérieures inspirées du style médiéval. Léonie, surnommée la Juive en raison de sa confession, puis Dame de Clementigney par élégance, marque l’histoire du lieu. Son mariage avec le comte Charles-Déodat de Turenne, descendant de Louis XIV, suscite l’attention en raison de leur différence religieuse, nécessitant une dispense papale. Malgré les infidélités du comte, Léonie conserve le château jusqu’à sa mort en 1914.
Après la Première Guerre mondiale, le château change de vocation. En 1926, Joseph Périat, ancien chef cuisinier de la cour d’Angleterre, le transforme en un restaurant gastronomique réputé, attirant des célébrités comme Tino Rossi ou Johnny Hallyday. Le lieu conserve cette fonction jusqu’au début des années 2000, sous l’impulsion de René Gavet, qui perpétue sa renommée culinaire. Classé monument historique en 2002 pour son corps de logis, ses communs et son parc, le château est aujourd’hui divisé en résidences privatives, après avoir été un symbole de l’art de vivre franc-comtois.
L’architecture du château mêle vestiges anciens et reconstructions du XIXe siècle. Alphonse Delacroix y intègre des éléments néogothiques, comme des vitraux du Second Empire et des boiseries ornées de céramiques polychromes représentant des grappes de raisin et des épis de blé, dédiés à Léonie. La salle de réception, seule pièce conservant partiellement le mobilier d’origine, témoigne du faste passé. Le parc, classé espace boisé à conserver, abrite encore les armes du comte de Turenne sur ses grilles d’entrée, rappelant l’histoire mouvementée du lieu.
Le château doit son nom populaire à Léonie Allegri, dont la personnalité et la confession juive ont marqué les esprits. Son héritage se mêle à celui des familles Lippmann et Turenne, reflétant les mutations sociales et architecturales de la Franche-Comté au XIXe siècle. De relais de chasse aristocratique à restaurant étoilé, puis à résidence privée, le château incarne les transformations d’un patrimoine à la fois intime et emblématique.