Origine et histoire
Le château de Sainte-Mère est un exemple emblématique de l’architecture castrale gasconne de la fin du XIIIe siècle. Construit vers 1277, probablement par l’évêque de Lectoure Géraud II de Montlezun, il se distingue par sa structure quadrangulaire, ses deux tours carrées alignées sur le mur nord, et son absence de dispositifs défensifs marqués (fossé, enceinte, ou mâchicoulis). Bien que dépourvu de fonctions militaires avérées, son rez-de-chaussée aveugle et ses étages résidentiels équipés de cheminées et d’éviers reflètent une vocation avant tout seigneuriale et résidentielle. La maçonnerie soignée, les archères cruciformes, et une fenêtre à meneaux ajoutée au XVe siècle témoignent de son évolution limitée au fil des siècles.
Le château fut la résidence des évêques de Lectoure jusqu’à la Révolution, sans jamais jouer un rôle défensif confirmé, contrairement à une hypothèse ancienne liant ces édifices à une ligne de frontière entre possessions françaises et anglaises. Cette théorie, popularisée au XIXe siècle par Philippe Lauzun mais contestée depuis les années 1970, n’est étayée par aucun conflit historique avéré. Le monument, vendu comme bien national après 1789, subit des dégradations (brèches pour récupérer des pierres) mais conserva l’essentiel de sa structure. Classé en 1943 puis en 1977, il domine toujours le village de Sainte-Mère, à 10 km au nord de Lectoure, comme vestige d’un patrimoine épiscopal médiéval préservé.
L’édifice se caractérise par son corps central de 18 m sur 11 m, flanqué de deux tours aux proportions dissymétriques (26 m et 20 m de haut). L’accès originel, situé au premier étage via un escalier mobile, et l’absence de murs de refend intérieurs soulignent une conception axée sur le confort plutôt que la défense. Un incendie vers 1600 est mentionné par Gilles Séraphin, mais les traces matérielles de cet événement restent indéterminées. Aujourd’hui en ruine (sans toiture ni étages intérieurs), le château offre un témoignage rare des châteaux gascons, type architectural civil marqué par une silhouette élancée et une intégration au tissu villageois, comme en attestent les vestiges d’une enceinte villageoise adjacente, partiellement réutilisée pour l’église locale.
La construction du château coïncide avec l’apogée du pouvoir épiscopal à Lectoure, où Géraud II de Montlezun mena également d’importants travaux à la cathédrale, notamment la nef en croisées d’ogives. Ce lien entre patrimoine religieux et seigneurial illustre le rôle multifacette des évêques médiévaux, à la fois bâtisseurs et acteurs politiques. Le château de Sainte-Mère, dépourvu de garnison permanente, servait probablement de relais entre Lectoure et d’autres domaines épiscopaux, comme le suggère sa proximité visuelle avec le château de Rouillac à Gimbrède, bien qu’aucune preuve ne confirme l’existence d’un souterrain les reliant.
Les modifications apportées au château se limitent à des aménagements mineurs, comme la fenêtre à meneaux du XVe siècle, et à des dégradations post-révolutionnaires. Son classement au titre des monuments historiques en 1977 a permis de préserver une maçonnerie remarquablement intacte, malgré l’absence de couverture et d’aménagements intérieurs. Les hourds en bois et le chemin de ronde, hypothétiques, reposent sur la présence de boulins et de corbeaux, tandis que la tour-porche du village, intégrée à l’église, rappelle l’ancienne enceinte communale. Ce site, étudié par des érudits comme Philippe Lauzun et Jacques Gardelles, reste un sujet d’étude pour l’histoire de l’habitat seigneurial en Gascogne.
Contrairement aux châteaux forts classiques, le château de Sainte-Mère incarne une architecture de prestige et de contrôle territorial pacifié, typique d’une région où les conflits frontaliers étaient rares malgré la proximité des possessions anglaises. Son état actuel de ruine « stable » en fait un exemple pédagogique pour comprendre les salles gasconnes, ces résidences aristocratiques ou épiscopales élevées, souvent confondues à tort avec des forteresses. La légende locale et les interprétations romancées ont longtemps masqué sa vocation première : un lieu de vie et d’administration épiscopale, loin des champs de bataille.