Origine et histoire
Le château de Thugny-Trugny, situé dans les Ardennes, trouve ses origines dans la seconde moitié du XVIe siècle sous l’impulsion de Jean-Jacques de Suzanne, comte de Cerny-en-Laonnois. Il remplace d’anciens châteaux défensifs perchés sur une butte surplombant le village. Ce nouveau château, tourné vers la vallée de l’Aisne et partiellement orienté vers l’église, devient un édifice imposant de la Champagne septentrionale, comme en témoigne une gravure de Claude Chastillon. Les guerres de Religion, puis la Fronde et la guerre franco-espagnole marquent son histoire précoce : en 1653, le maréchal Turenne y reçoit même le cardinal Mazarin.
En 1721, le château est acquis par Antoine Crozat, l’un des hommes les plus riches de France sous Louis XIV, connu pour ses activités de financier, armateur et négrier. Son fils, Joseph Antoine Crozat, puis son frère Louis Antoine, transforment le domaine en un lieu de réception fastueux au siècle des Lumières. Louis Antoine agrandit les bâtiments, décore somptueusement les intérieurs, constitue une collection de tableaux et aménage le parc en détournant l’Aisne pour créer des bassins. Cette période marque l’apogée du château, où il « brille de mille feux » selon les chroniques.
La Révolution française épargne relativement le château, qui reste dans la famille Crozat via des alliances matrimoniales successives (comtes de Béthune, marquis de La Tour du Pin). Cependant, la Première Guerre mondiale cause des dégâts irréversibles : occupé par les Allemands, le château subit bombardements, explosions et un incendie en 1918. La reconstruction dans l’entre-deux-guerres ne restaure qu’une partie des pavillons, laissant la cour intérieure ouverte. Les fossés secs et les salles voûtées du niveau inférieur, autrefois surmontées de terrasses à balustrades, témoignent encore de l’architecture d’origine.
Au XXe siècle, le château change de vocation : dans les années 1950, il accueille des colonies de vacances pour des enfants polonais du Nord-Pas-de-Calais. Depuis 2007, le comte Jacques de Vincens de Causans et son épouse Juliette entreprennent une vaste campagne de restauration, financée en partie par l’organisation de réceptions et de fêtes. Le domaine, protégé depuis 1946 (inscrit aux monuments historiques), comprend aussi une grange seigneuriale du XVIe siècle, aujourd’hui en péril, et un parc classés. Une association des amis du château soutient désormais sa préservation.
Architecturalement, le château mêle un châtelet d’entrée fortifié (mâchicoulis, tourelles, arcade voûtée) à une façade classique à deux niveaux, flanquée de pavillons inégaux en gaize et pierre dure. La grange aux dîmes, rectangulaire avec des tourelles coiffées de poivrières, était autrefois ceinte d’une enceinte de pierre. Malgré les destructions de 1918, le site conserve un charme onirique, évoquant selon certains un « décor de rêve » ou de dessin animé, entre mémoire historique et renaissance contemporaine.