Origine et histoire du Château Ducal de Caen
Le château de Caen, fondé vers 1060 par Guillaume le Conquérant, s’élève sur un éperon rocheux dominant la vallée de l’Orne. Ce site stratégique, choisi pour contrôler la Basse-Normandie et rivaliser avec Rouen, devient rapidement une citadelle majeure. Le duc y érige un palais, une chapelle (Saint-Georges), et une enceinte fortifiée, marquant la naissance d’un « bourg castral » autour d’un axe économique florissant. L’absence de lien initial entre le château et la ville, dont l’unique porte se situe au nord, reflète sa vocation première : affirmer l’autorité ducale sur une agglomération en pleine expansion.
Au XIIe siècle, Henri Ier Beauclerc, fils de Guillaume, transforme radicalement la forteresse. Il surélève les remparts, ajoute onze tours quadrangulaires et deux tours circulaires, et construit un donjon-palais près de la porte nord (1120-1123). Ce donjon, entouré d’une muraille de 3,50 m d’épaisseur, forme un « château dans le château ». Parallèlement, il édifie la salle de l’Échiquier, une Grande Salle deux fois plus vaste que la précédente, lieu de fêtes et de cérémonies destinées à impressionner, comme la réception fastueuse de Louis VII en 1158. Le château, siège de l’Échiquier de Normandie (cour de justice et administration fiscale), abrite aussi le trésor royal et une prison ducale, confirmant son rôle politique central.
La conquête de la Normandie par Philippe Auguste en 1204 marque un tournant. Le roi de France modernise les défenses : il ceint le donjon d’une chemise flanquée de quatre tours rondes (inspirée du Louvre), creuse un fossé en fer à cheval au nord (la Roquette), et ajoute deux tours circulaires aux portes est et ouest (Mathilde et Puchot). La porte d’entrée est déplacée à l’est (porte des Champs), et le commandement est unifié sous un capitaine des chastel et ville. Le château perd cependant son statut de résidence princière : les visites royales se raréfient (Saint Louis en 1256, Philippe le Bel en 1307), et son usage bascule vers l’administratif, avec l’installation permanente du bailli de Caen dans le Logis du Roi (XIVe siècle).
Pendant la guerre de Cent Ans, le château retrouve une importance stratégique. Pris par Édouard III en 1346 en raison de défenses vétustes, il est renforcé : la poterne sud devient la porte Saint-Pierre fortifiée, et une barbacane est ajoutée. Sous l’occupation anglaise (1417-1450), les défenses sont encore améliorées, mais après la reconquête française, le site décline militairement. Le bailliage quitte l’enceinte pour la rue de Geôle, et le donjon, abandonné, se dégrade. Les conflits internes (ligue du Bien public en 1467) et les guerres de Religion (siège de 1563 par Coligny) révèlent ses faiblesses : une brèche est ouverte en trois jours de bombardements, conduisant à sa reddition.
À partir du XVIIe siècle, le château devient une caserne et une prison. Les remparts sont adaptés à l’artillerie (remblais, talus), et des bâtiments militaires remplacent progressivement les structures médiévales. En 1789, les révolutionnaires s’en emparent, et le donjon est partiellement détruit sur ordre de la Convention (1793) pour punir l’insurrection fédéraliste. Au XIXe siècle, l’armée y installe la caserne Lefèbvre (1877), rasant les derniers vestiges du donjon et comblant les fossés. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le site, occupé par les Allemands, subit de lourds bombardements lors de la bataille de Caen (1944), détruisant une partie des remparts et des bâtiments.
Depuis 1956, le château est propriété de la ville de Caen. Restauré dans son état médiéval, il abrite depuis 1963 le musée de Normandie (dans le Logis des Gouverneurs) et, depuis 1970, le musée des Beaux-Arts, semi-enterré pour préserver l’harmonie des lieux. Les fouilles archéologiques (Michel de Boüard, INRAP) ont révélé des vestiges majeurs : la seconde salle d’apparat du XIIe siècle, des forges médiévales, et des graffitis de prisonniers dans la porte Saint-Pierre. Aujourd’hui, le site, classé Monument Historique, allie patrimoine (église Saint-Georges, salle de l’Échiquier) et modernité (parc des sculptures, expositions temporaires), tout en préparant l’ouverture intégrale de ses remparts et du donjon au public (projet Le château dans ses murs, 2020-2026).